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Raymond Coovi Assogba, Sociologue-Boologue : « La dématérialisation du Fâ est une réalité millénaire »

Faire des sacrifices pour qu’une personne ait satisfaction à ses problèmes existentiels quelle que soit la distance à laquelle elle se trouve. Seul o’Fa permet, en Afrique, d’accomplir une telle prouesse. Si, autrefois, il suffit qu’un proche du ‘’patient’’ se rapproche du Bokonon pour la prospection, aujourd’hui les choses ont évolué. Par appel ou WhatsApp, les services du Fa sont sollicités par quiconque. Entre hypocrisie et recherche de bonheur, le sociologue-Boologue, Raymond Coovi Assogba, enseignant à l’Uac montre que la dématérialisation du Fa s’est amplifiée avec les technologies de l’information et de la communication (Tic).

Propos recueillis par Sêmèvo B. AGBON

 

Bénin Int. : De plus en plus, les Bokonon reçoivent des appels ou messages Whatsapp de ‘’clients’’ hors du territoire ou qui ne veulent pas qu’on découvre leur relation avec les pratiques ancestrales. Les services en ligne au profit de gens qui ne sont pas présents et pour lesquels le Fakikan, les Vô sont fait et le demandeur reçoit les bénéfices, est-ce nouveau ?

Dr. Raymond Coovi Assogba : Depuis toujours dans le pays Vodun, les parents interrogent le Fâ à propos des absents et les messages donnés sont pris au sérieux. Lorsque des sacrifices sont exigés les parents les font ici et s’il y a quelque chose à faire parvenir à celui qui est absent, on le fait ou carrément tout est fait et la personne reçoit les bénéfices, quel que soit l’endroit où elle se trouve et le temps qu’il fait. Et c’est efficace ! Donc ce que vous appelez dématérialisation du Fâ, n’est pas nouveau.

Je m’en vais vous raconter l’histoire d’une nièce. Il y a environ cinq ans elle vivait à Cotonou. Les parents, en fin d’année ont ‘’prospectivé’’ le Fâ. Le signe révélé, alertait que la mort plane sur la famille. Avec o’Fa ils ont cité chaque enfant jusqu’à ce que la fille qui est à Cotonou soit désignée comme celle menacée de mort. Les parents se sont hâtés de faire d’abord les cérémonies avant de descendre ensuite à Cotonou. La mère et la grande mère se rendirent chez elle pour un entretien. La fille nia tout, jurant même que tout va bien. Elles l’ont tiré à part pour lui expliquer les réalités dans lesquelles elle se trouvait. C’est à ce moment qu’elle a fini par avouer que son mari ne donnait plus l’argent de popote mais doit manger à la maison. Et pour lui donner à manger, elle, elle fait quoi ? Elle se prostitue. Parce qu’un jour, le mari était rentré et comme elle n’avait pas préparé, il l’a frappée et poussée dehors. Alors, comment faire ? D’où elle a découvert cette stratégie de se donner à d’autres hommes pour avoir l’argent. Le jour suivant, lorsqu’elle rentra le matin, elle a préparé, l’homme a mangé et était content. C’est le système là que l’homme avait donc installé. Les parents ont dit à leur fille que c’est un chemin fatal. Contre son gré elle a dû abandonner ce mari. L’homme n’était pas d’accord ; il a menacé, tempêté, pendant deux ans. Mais finalement ma nièce l’a définitivement abandonné. Elle n’était pas présente au village. Mais les parents ont interrogé o’Fa grâce auquel ils ont jugulé la situation. Aujourd’hui elle est avec un autre homme et se porte bien.

Je peux encore vous raconter l’histoire de mon grand frère qui était en formation dans un pays lointain. Ma maman, lorsqu’elle fait des cauchemars, se rend chez le Bokonon. Ainsi elle a appris un jour que son fils était menacé. Vous savez que chez nous beaucoup d’ennuis, envoutements, jalousie proviennent de la famille… Donc ma mère a été informée que son fils était menacé par quelqu’un qui l’a confié à un Serpent redoutable pour l’éliminer. On lui a indiqué le Serpent à même de désamorcer la situation. Il y a le Serpent (Dankôli), après Savalou ; le Serpent d’Adja…Toutes les divinités Serpent ont leur puissance respective. Elle s’est dépêchée d’accomplir tous les rites. Le grand frère, à son retour, lui-même a témoigné qu’en cette période-là effectivement, il avait connu des situations très difficiles de maladie…Or, à la formation qu’il suivait, si tu ne te présentes pas on te rapatrie chez toi. Le métier était si exigeant qu’on ne tolère pas les situations d’absence. Mais il a pu finir et prendre son grade et diplôme pour revenir au pays.

Ces témoignages montrent que la dématérialisation du Fâ est une réalité millénaire. o’Fa joue ce rôle parce que Fa, signifie Fraicheur. On ne voit pas la fraicheur, mais quels sont les éléments qui la créent ? Personne ne le sait. Est-ce le vent ? le feu ? l’eau ? Quand on dit Fraicheur, c’est l’apaisement, donc c’est dans l’esprit. Qui connaît les matériaux qui ont servi à construire l’esprit ? Qui connaît les matériaux qui ont servi à construire le vent ? On parle de pression atmosphérique, de chaleur, de tourbillonnement, de mouvement…Mais personne n’a jamais vu le vent ; on se contente de son mouvement, ses effets. Comment à plus forte raison l’Esprit.

Ce qui est fantastique c’est que nos ancêtres, ayant été témoins de la création de cet univers, ont pu enchâsser dans les mots le matériau qui permet de contrôler l’esprit du matériel. Et c’est ça o’Fa. Quand tu dis Fâ, tu donnes un ordre, tu suggères. Quand tu dis ‘’le Fâ’’ c’est un déterminant français, un néologisme; Fa, on ne sait pas si c’est féminin ou masculin. Quand tu dis o’Fa, toi-même tu t’impliques dans le cercle de ce qui se fait. Le cercle étant un symbole de plénitude, d’accomplissement. C’est le nom de la planète Terre.

Contrairement à la médecine occidentale qui exige la présence physique du patient pour effectuer le diagnostic, quelle est la causalité qui permet, grâce au Fa, de guérir la personne en son absence. La distance n’existe-elle pas dans le spirituel ?

On prend le nom de la personne. Dans le nom de la personne sont enchâssées les conditions de sa naissance. Le nom contient le fichier de son ADN. On prend ce nom et on met l’argent dessus pour la prospective du Fâ. L’argent capte les vibrations du nom et de ce qu’on a demandé en plus du cauris qu’on ajoute. Alors, on n’a plus besoin de la personne. Le nom représente la Personne, un mot français pour dire Masque. Donc quand tu vois l’homme, ce n’est pas lui. Les deux yeux, la bouche…ce n’est pas lui. Là il y a un esprit, une âme. Tous ceux-là vivent dans le nom de la Personne. Le nom est un code, quand on y accède on ouvre toutes les portes de la Personne. On dit que les femmes ont douze portes, les hommes neuf. Cela, nos ancêtres connaissaient.

Le nom permet d’accéder à tous les paramètres de la Personne. Vous connaissez la formule : P=m (facteur de…) Le m selon la valeur qu’il prend, la fonction change. A partir de là, o’Fa permet, en déterminant le Dù (signe) et son message, de savoir de quel pays cette personne-là son âme vient et les problèmes qu’il peut connaître, les situations qu’il va vivre, heureuses et malheureuses. Ainsi on sait comment lui faire bénéficier des situations heureuses et annuler les malheureuses. En langue Mina on dit ‘’é dù’’, le pays. Or, un pays est bien organisé : il y a un territoire, un président, des ministres, les législateurs, les activités…. C’est tout cela que chaque Dugan (signe principal) dit ; après il y a les renseignements sur les Fagléta et les Fahan (les chansons de performance). Sur un schéma tout cela se présente comme une fonction. On détermine la variable de x, y. Connaissant la valeur de x, y on peut déterminer m, du moment que m est supérieur à 0. Si m est inférieur à 0 c’est que la personne a des problèmes. A partir de ce moment, les Bokonon savent comment associer les éléments matériels propre au Dù+le végétal+l’animal et les émotions que lui-même constitue. Tout cela concourt à l’efficacité dans la vie du sujet. Ainsi se présente le processus de guérison grâce au Fâ. Les Bokonon ont fait cette formation pendant près de vingt-et-un an, une science qu’ils appliquent parfaitement.

Aujourd’hui, outre le cas des personnes hors du territoire ou réellement empêchées,  cette « dématérialisation millénaire du Fâ » n’arrange-t-elle pas autrement les Africains qui ont embrassé les religions importées et qui n’approchent désormais qu’en toute discrétion les valeurs ancestrales ? Ayant peur qu’on les retrouve chez un Bokonon, ils préfèrent jouir de l’intimité que leur offrent les Tic ?

Oublions les religions importées. C’est parce qu’on parle d’elles qu’on se fait peur. Les religions, ce sont des hommes qui les gèrent. Eux-mêmes utilisent les services du Fâ. Eux tous sont des produits du Fâ. Fâ, est une méthode appliquée à la causalité. Vodun et Boo aussi. Tous les mots que nous proférons du matin au soir, tous nos soupirs pendant la nuit quand nous dormons viennent du Fâ. Il n’y a aucun mot que tu puisses prononcer dans cet univers et qui ne soit dérivé du Fâ. Il y en a partout. Je prends la Philosophie ; il y a Losso, le 5e Dougan, que les occidentaux ont pris pour nous fatiguer. Je prends ‘’Fu’’ (lire Fou) dans Kung-Fu que les Chinois ont développé. Il n’y a rien qui soit hors du Fa. Quand on dit que quelque chose est sacrée, cela donne ‘’créer le Sa’’. On lit à l’envers. ‘’Sa’’, c’est le 10e Dougan. Donc tout ce qu’un américain, un Noir ou un Blanc peut dire dérive du Fâ : c’est Fâ qui nous apprend à parler ; c’est dans le Fa que réside tout le matériau que l’enfant apprend à prononcer jusqu’à grandir. Vodun nous apprend à marcher. Quand tu regardes les pas de quelqu’un tu auras beaucoup d’informations ; parce que c’est le mouvement, et le mouvement c’est l’énergie. Les Blancs l’appellent les Planètes. Ici, c’est le Vodun, les divinités. Enfin, l’Agir (action) et le Réagir (réaction) renvoient au Boo ; opérationnalisation, création, action : par exemple tisser les herbes pour fabriquer du Afafa (éventail), extraire le minerais pour fabriquer des voitures. Le cerveau relève du Boo. Tout ce que nous faisons se retrouve dans la trilogie o’Fa – o’Vodun – o’Boo. Donc les religions sont dans o’Fa. C’est pourquoi quand elles ont arrivées Vodun Sakpata leur a donné un territoire pour construire les églises. Chaque jour elles en prennent encore. La cathédrale de Ouidah a même été construite par les Favi de Dangbé (adeptes du Python). Laissons donc les religions à leurs discours qui fatiguent déjà les gens, ces derniers retournent de plus en plus à leurs valeurs ancestrales. Les gens vont aisément à l’église et vont aussi aisément nourrir leurs ”Assin”. Le discours unilatéral de ceux-là, il faut leur laisser la responsabilité.

En outre, il faut saluer une adaptation à la technologie. On met la technologie au service de ses besoins. Je suis sur des forums où chaque jour maintenant, les gens envoient le message du Fa du jour.

Donc on ne parlera pas d’hypocrisie…

Ce n’est pas une hypocrisie, c’est la liberté d’utiliser les réseaux sociaux à sa convenance. Moi je parle du Fa. Tout le monde m’appelle Boologue. Certains se moquent de ce que je fais mais dans leurs poches ils ont leurs Boo. On ne dira pas qu’ils sont hypocrites. Ils jouissent de leur liberté d’expression. Nous n’allons pas nous faire la guerre. On nous a déjà fait assez de guerres. Aujourd’hui, ceux qui veulent s’affichent; ils savent pourquoi. Il ne faut pas trop insister sur l’hypocrisie, mais plutôt sur la liberté de chacun d’utiliser les Tic à leurs convenances qu’ils financent d’eux-mêmes. Cette créativité de la jeunesse montre comment on peut mettre les Tic au service des valeurs de vie de nos sociétés.

Dans sa thèse d’Etat ‘’L’Anthropologie du Bo’’ soutenue à Paris, le professeur Cossi Apovo, l’inventeur de la ‘’Boologie’’ montre entre autres que le Béninois sait qu’il est un ‘’Tout’’ et qu’avec un ‘’bout de lui’’ (chaussures, habits, cure-dent, salive, cheveux, ongle, urine, excréments…) on peut lui faire du bien comme on peut également l’atteindre. Cette unicité concourt-elle à l’efficacité du Fa qu’importe la distance ?

Bien sûr. Cette unicité renvoie à l’intégration de la personne humaine. On prend l’Être, du début jusqu’à la fin, tout a un sens. Le Béninois a une pensée intégrationniste. Là où l’occidental voit les choses en trois (le temps étalé entre le passé, le présent et le futur), le Béninois voit en intégrationniste. C’est-à-dire que chez lui tout s’emboite. Un peu comme les poupées russes ou les parvis que les femmes achètent : il y a un plus petit dans un plus grand, un moyen dans un grand, etc. sous forme pyramidal. C’est cela la pensée intégrationniste !

Si vous n’apprenez pas ce mode de pensée, vous allez toujours passer à côté de la beauté et de l’enrichissement des valeurs endogènes. Parce que vous allez appliquer la manière de réfléchir à l’occidental à une réalité africaine. Nous avons une pensée intégrationniste qui fait que quand je rencontre quelqu’un, je réalise notre relation ici et maintenant sans tenir compte de ce que chacun a été. Dans la dématérialisation du Fa, lorsque le demandeur, qu’il soit Favi ou non, ne peut pas être présent, il peut envoyer son habit. Parce que son habit est imprégné de son odeur à partir de laquelle o’Fa peut désigner le signe qui correspond au propriétaire de l’habit. En utilisant un élément corporel de la personne, l’action est plus rapide. N’oubliez pas que Platon a dit que l’idée est matérielle. Quand je dis l’eau, c’est un son dans lequel une idée est véhiculée, l’élément liquide. Donc avec l’habit, on peut communiquer à l’odeur de la personne toutes les informations dont elle a besoin pour être performante quelle que soit la distance.

En fait, ce n’est pas la nature qui a accueilli l’homme, c’est l’homme qui possède la nature. Ce qui fait que lorsque tu prends une pierre, son reflet se trouve dans l’individu. Par conséquent, lorsqu’on concasse la pierre, on concasse le reflet dans la personnalité de l’individu. Il s’agit là d’une opérationnalité par identité. C’est un principe d’action des gens qui soignent. Pour soigner le pied gauche on soigne le pied droit qui communique au pied malade le remède. C’est ça les jumeaux. C’est un principe de vie. Il faut faire attention, la mort est une illusion car c’est l’amour qu’on a transformé en la mort. Vous verrez même que c’est la consonance est identique : l’amour – la mort. Si tu vois une différence entre les deux, tu vas rester dans la dualité. Celui qui réalise que par l’amour il est dans une éternité, pour lui la mort n’existe plus. C’est la continuité des choses. Tu confies un message à la goutte d’eau d’ici elle le transmettra à la neige à Paris, puisque c’est de l’eau condensée.

Donc aujourd’hui il faut aller dans la pensée intégrationniste, voir ce que nous pouvons en faire pour construire demain. Ceux qui tuent le plus dans le monde ce ne sont pas les Africains. Mais qui apprend aux Africains l’amour ? Ce sont les mêmes Blancs, les religions. Vous avez jamais entendu que Vodun est allé faire la guerre à quelqu’un ?

Que dire, enfin, de la notion de dématérialisation du Fâ ?

La dématérialisation du Fâ aujourd’hui, n’est qu’une amplification de ce que nos ancêtres ont toujours fait. A partir du Fâ on protège les vivants d’ici et les vivants qui sont allés là-bas, même contre leur volonté. On ne peut pas imaginer meilleure performance à part le Fâ. Ce n’est pas quelque chose à négliger.

L’important c’est que les Béninois sont créatifs, en mettant la technologie au service du Fâ pour résoudre les questions de la vie. Il n’y est pas question de Dieu. Nous devons le prévenir. Il n’y a pas de Dieu dans o’Fa. Fâ est utilisé toujours pour résoudre des problèmes concrets. Il faut conquérir o’Fa sur la religion et Dieu. Si quelqu’un veut parler de Dieu il n’a qu’à aller dans la religion. Dans o’Fa il faut voir l’efficacité de la nature, du végétal, de l’animal et des émotions humaines dans la résolution des problèmes de tous les jours, que ce soit des problèmes économique, politique, professionnel, santé. o’Fa est un défi pour celui qui veut résoudre ces problèmes.

Merci. 

 

 

 

One thought on “Raymond Coovi Assogba, Sociologue-Boologue : « La dématérialisation du Fâ est une réalité millénaire »

  1. C’est un texte sidérant de beauté, de pureté et de réalisme. Béni soit celui qui en a provoqué la geste. One love!

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