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Recueil de nouvelles ‘’Bǒjelenŭ’’ de Cossi Akpovo : « Le Bò ou l’antidestin », Une présentation du Pr Albert Gandonou

A l’occasion de la commémoration du 4ème anniversaire du décès du professeur Cossi Jean-Marie Apovo, l’honneur est échu au professeur Albert Gandonou, grammairien-stylisticien, de présenter l’ouvrage intitulé « Bǒjelenŭ » du défunt. Dans son exposé, il a montré d’abord, que Jésus n’a pas créé une religion, qu’il est resté toute sa vie dans la religion de ses ancêtres. « Jésus n’est pas une affaire de religion », dit-il. Il a juste enseigné une manière de vivre en harmonie. Malheureusement sa personne a été instrumentalisée. Le projet remonterait au 4e siècle où la reconstruction du mot ‘’religion’’ a été opérée. Du grec au latin, a-t-il fait savoir, le sens du mot a tellement évolué pour devenir « servitude » à Dieu. Il a donc déploré que, suivre Jésus soit désormais synonyme de rejet de sa propre culture, reniement de soi et d’abandon des cultures et patrimoines gardés pendant des siècles. Or, a soutenu le président de l’Institut universitaire du Bénin (Iub), aucune religion n’est supérieure à une autre, et il existe autant de religions que de peuples. En la matière, il a relevé plusieurs similitudes entre le christianisme et le Vodoun. Revenant à l’ouvrage, il a indiqué qu’avec le Bo l’Africain vit une grande liberté, qu’il n’y rien d’impossible pour lui. « Le bŏ, c’est, sans connaître la Bible apparue si tardivement, la réalisation de la promesse biblique : Il n’y aura rien d’impossible pour vous, « Tout ce que vous demanderez … vous le verrez s’accomplir » (Mc. XI, 24). Or les dieux ou Dieu, pour tous les peuples et tous les croyants de la terre, cela signifie qu’il n’y a rien d’impossible ! »

 

PRÉSENTATION DE BǑJELENŬ DE JEAN-MARIE COSSI AKPOVO Par Albert GANDONOU

UAC, vendredi 20 mars 2020

Le Bò ou l’antidestin

De même qu’il est profitable d’aller à la rencontre de Jésus avant le christianisme1, de même il est utile de répondre avec précision à la question : Qu’est-ce que la religion avant le christianisme ? En quoi consiste la genèse de la religion ? Dans l’ancienne Rome, on ignore l’origine du mot religio et son champ d’application est très varié. En latin, le mot religio, d’où vient religion en français, ne veut pas toujours dire « religion ». C’est la première surprise quand on met le nez dans un dictionnaire latin-français2 ! L’autre surprise est que ce qui est fourni comme acceptions pour religio n’a rien à voir avec ce que le christianisme, depuis le temps des missionnaires, véhicule chez nous comme contenu du mot « religion ». En revanche, cela a beaucoup à voir avec ce que nos ancêtres (qui sont aussi ceux de l’humanité entière) et nos peuples ont vécu et vivent en matière de religion. La religion, c’est le culte, ce sont des rites accomplis avec scrupule, avec crainte et respect, avec rigueur. On retrouve cette rigueur à toutes les pages de Bòjέlέnŭ, le lumineux ouvrage de feu Professeur Cossi Jean-Marie APOVO3. Pour que le Bŏ, le grigri, soit efficace, point n’est besoin de concentrer sa pensée sur la personne ou la présence de tel ou tel dieu. Il suffit de faire scrupuleusement ce qu’il y a lieu de faire. Au demeurant, on peut être chrétien, musulman ou même athée. Cela n’a aucune espèce d’importance.

« Les Grecs n’avaient pas de mot pour exprimer la notion de « religion » : eusebia, « piété », est le terme le plus approchant. La piété consiste à observer les rituels traditionnels et à se conformer aux modèles traditionnels de retenue dans le comportement et la pensée qu’expriment les maximes de Delphes4. L’exécution des rituels n’a pas grand-chose à voir avec les idées sur la divinité. Le philosophe Socrate semble avoir été très exact dans l’exécution des rites traditionnels5. » Il en est de même chez les anciens Romains : « Le cérémonial tout entier était extrêmement ritualiste, et on prêtait la plus minutieuse attention à l’exécution correcte de la procédure. Qu’un rat couinât, que la coiffe d’un prêtre tombât, et toute la cérémonie pouvait être invalidée6 ». « Les formules des prières et les procédures du rituel étaient transmises sans changement (…), de sorte que, au fil du temps, les mots et les actes ainsi transmis étaient devenus presque incompréhensibles. On attachait plus d’importance au rituel qu’à la personnalité et aux attributs de la divinité ; il arrivait même parfois que le rituel ait survécu alors que le dieu lui-même était oublié7. »

De tout temps, en Afrique, bien longtemps avant les Grecs et les Latins, ce qui pourrait s’appeler religion consiste avant tout en des pratiques rituelles scrupuleusement accomplies [relegere : recueillir, relire, c’est-à-dire recueillir par les yeux et une attention méticuleuse à ce que l’on fait.]. Plusieurs voies s’offraient aux hommes, bien longtemps avant le christianisme, pour s’adresser au dieu dans un rapport quasi-contractuel et pleinement assumé de « donnant-donnant », à savoir la prière (dεxixo), le sacrifice (avɔsίsán), la divination (nu kan kpɔn), le talisman (bŏ), les cérémonies (nu wiwa, hunxwε), etc. Cette religion primordiale, créée par les négro-africains depuis la nuit des temps, demeure et constitue jusqu’à nos jours le fonds commun de toutes les religions du monde. Produit de l’esprit humain qui est le même partout, c’est ce fonds primordial qui est universel et c’est chaque peuple qui se l’invente et se l’accommode selon son génie propre. L’homme est apparu en Afrique et les premiers hommes y ont séjourné pendant plus cent trente mille (130 000) ans avant que les conditions climatiques ne leur permettent (il y a vingt mille ans avant l’ère commune) de migrer vers d’autres continents et de se répandre sur toute la terre. Hérodote l’a bien compris qui présente les Égyptiens [entendre les négro-africains] comme « les plus religieux de tous les hommes ».

Il faut lire la Cité de Dieu de saint Augustin8 pour comprendre qu’il y a eu, au 4e et au 5e siècles, une reconstruction de la notion de religion dans le prolongement des réflexions des philosophes grecs, qui ont délaissé le monde physique pour plonger leur imagination dans le monde métaphysique, hors de portée par définition. « Le christianisme, né dans un milieu sémite, se révéla bientôt une religion gréco-romaine9. » Sous l’influence de la philosophie grecque, si férue de connaissance rationnelle et considérée au Moyen Âge comme un second Ancien Testament, on passe du minimum de métaphysique qu’on trouve chez tous les peuples de la terre en matière de religion, à un maximum de métaphysique qui crée une profession de foi, passage obligé à l’entrée de cette nouvelle espèce de religion, produit des dogmes, des doctrines et toutes sortes de certitudes aussi prétentieuses et impertinentes les unes que les autres, sur l’inconnaissable, l’impensable, l’ineffable. Voici ce que saint Augustin dit de la religion nouvelle que l’ancien rhéteur et néoplatonicien qu’il était a largement contribué à édifier : « Donc, ce que la langue grecque désigne par λατρεία [service (à gages)], et que la langue latine traduit par servitude, mais servitude uniquement vouée au culte de Dieu ; ce qui se dit en grec θρησκεία [pratiques religieuses], en latin, religion, mais religion qui nous attache [religare : lier, relier ; étymologie sans doute inventée par les chrétiens] à Dieu10 ; enfin cette θεοσέϐεια [piété] que nous ne pouvons rendre qu’en trois mots, culte de Dieu ; tout ce que ces différentes expressions comprennent n’est décidément dû qu’à Dieu, au vrai Dieu qui divinise ses serviteurs11. » « Si donc les platoniciens, ou les philosophes quels qu’ils soient, professant les mêmes sentiments, glorifiaient ce Dieu qu’ils connaissent et lui rendaient grâces, loin de se dissiper dans le néant de leurs pensées, coupables auteurs ou complices timides des erreurs populaires, ils confesseraient assurément que pour ces esprits immortels et bienheureux, et pour nous, malheureux et mortels, en vue de la béatitude et de l’immortalité, le seul Dieu des dieux est à adorer, qui est leur Dieu comme le nôtre12. » C’est cette reconstruction de la notion de religion (à coup de connecteurs logiques : donc, si donc…) qui a produit le christianisme des empereurs romains et, plus tard, l’islam, par imitation et par rivalité. Selon Henri Atlan, c’est à cette reconstruction de la notion de religion, et non à la religion primordiale, qu’on devrait réserver le mot de religion.

Pour ce qui me concerne, je ne suis ni Juif, ni Grec. Je suis Xwélanu de l’ancien royaume de Savi et de Gléxué. Je ne suis pas un descendant sémite d’Abraham, d’Isaac ou d’Ismaël, ancêtres putatifs d’une communauté marginale du désert. Je n’ai pas l’héritage de Cham : je n’ai absolument rien à voir avec ce personnage mythique. Comment a-t-on d’ailleurs pu essayer de me faire croire le contraire ? Ma culture négro-africaine est mon Ancien Testament à moi. Et j’ai dans cette culture tous les mythes, toutes les légendes et tous les contes dont j’ai besoin. On entend aisément ce que nous révèle une lettre du juif Albert Einstein adressée en 1954 au philosophe juif allemand Eric Gutkind13 : « Le mot Dieu n’est pour moi rien d’autre que l’expression et le produit des faiblesses humaines, et la Bible un recueil de légendes vénérables mais malgré tout assez primitives ». Et il ajoute plus loin dans la même lettre : « Pour moi la religion juive est, comme toutes les autres religions, l’incarnation d’une superstition primitive (…) Et le peuple juif auquel j’appartiens fièrement, et à la mentalité duquel je me sens profondément ancré, n’a pas pour autant une forme de dignité différente des autres peuples. Au vu de mon expérience, ils ne sont pas meilleurs que les autres groupes humains, même s’ils sont protégés des pires excès par leur manque de pouvoir. Sinon je ne perçois rien d’ ‘élu’ chez eux. » Cependant, même si ce que dit Albert Einstein des Juifs, son propre peuple, ne manque pas de pertinence ni de lucidité, nous, négro-africains, nous savons nous méfier et prendre nos distances d’un qualificatif comme « primitif » : on nous l’a trop souvent et trop longtemps accolé pour nous mépriser indûment. Voici ce qu’en dit le prêtre et savant indien, Michaël AMALADOSS : « On parle parfois de cultures primitives ou développées mais les anthropologues ont montré que dans la mesure où cette distinction implique un jugement de valeur, elle n’est pas correcte. Le développement vise plutôt le raffinement de la technologie et non pas les capacités humaines fondamentales à créer, symboliser, communiquer et prendre des décisions. Une œuvre d’art moderne, par exemple, peut être meilleure techniquement parlant. Mais une œuvre « primitive » peut être plus artistique, plus imaginative, plus expressive. Autre exemple : aujourd’hui, pour ce qui est de l’écologie, nous savons que les primitifs peuvent y être beaucoup plus sensibles ; ils sont plus en accord avec la nature que les modernes qui, eux, lui sont étrangers et qui l’exploitent. En ce sens, ils sont en avance sur les modernes14. » Si l’humanité est en une seule espèce, si l’esprit humain est universel, le moins qu’on puisse faire, c’est commencer par se montrer fier de sa propre culture et d’en avoir une connaissance la plus profonde possible, avant de s’intéresser à celle d’autrui et d’en rechercher les ressemblances structurelles et les différences de formes avec la nôtre. Comme il n’existe pas de langue plus vraie qu’une autre, il n’existe pas de religion plus vraie qu’une autre. C’est Jésus, son enseignement et sa vie d’homme qui sont une nouveauté et un bonheur pour tous les hommes. Et non le Deutéronome, dont on s’est abondamment servi et dont on se sert encore pour dépouiller le négro-africain des armes miraculeuses qui sont depuis toujours à sa disposition, qu’il s’est forgées patiemment, sans nul besoin de leur science qui remplit leurs cœurs de tant d’orgueil ! Qu’on lise attentivement, au moins une fois, le Deutéronome. Le Dieu qu’on y voit à l’œuvre est un dieu ethnique, mesquin, petit d’esprit, irascible, soupçonneux, possessif et jaloux, qui se mêle de tout et profère des menaces à n’en pas finir. Je lui préfère mon Vodun Mawu qui se contente d’être Gbεɖotɔ et laisse l’homme être gbεtɔ, responsable de son destin, libre bâtisseur de civilisation, libre créateur de richesses culturelles. N’avons-nous pas de culture ni de traditions, n’avons-nous pas dans nos communautés négro-africaines de règles de vie transmises de génération en génération pour qu’on vienne aujourd’hui nous apprendre par exemple, de la part d’un certain Dieu, ce qu’il faut manger et comment il faut le manger, ou comment il faut aller hygiéniquement à la selle (Deut. 23, 13-14) ? Certes, Jésus a montré un moment du mépris pour les non-juifs et pour les nations dites païennes (Mt 15, 24 ; mais aussi Mt 10, 5-6 et Mt 10, 23). Mais, en définitive, son Dieu n’est pas ce petit dieu-là, si cruel pour les étrangers et les nations ! C’est Marcion (85-160) qui le premier a perçu la nouveauté absolue du Dieu qu’au prix de sa vie Jésus, « l’homme qui évangélisa Dieu » (René Luneau, 1999), propose à l’humanité tout entière : un Dieu en rupture avec le dieu du Deutéronome. Le dieu du Deutéronome a tellement tout prévu, est tellement si exclusif que d’avance il condamne à mort quiconque se permettra de le contredire. Jésus a été mis à mort conformément au Deutéronome : 13, 2-6 ; et 18, v. 20. Pour sa part, le négro-africain ne se laisse pas dépouiller de ses prérogatives au profit d’un dieu quelconque, il garde l’initiative et bien des cartes en main. Il ignore cette servitude que cherche à imposer aux hommes le dieu du Deutéronome, comme d’ailleurs celui du christianisme de saint Augustin, et dont Jésus a essayé en vain de libérer ses contemporains. Avec Jésus, on commence à s’en rendre compte, sa religion, si religion il y a, « c’est la religion de la sortie de la religion15 », la marche résolue vers la laïcité, la mise à l’écart de toute divinité envahissante et nuisible à notre liberté. L’amour de la vie sur cette terre qui le caractérise a toujours été le propre du négro-africain, et ce dernier pourrait bien entendre Jésus quand il dit : « Je veux qu’ils aient la vie et qu’ils l’aient en abondance », si c’est bien ici-bas, sur cette terre qui est loin d’être pour nous une vallée de larmes : Fi wε gbε ɖe. Dieu ne nous intéresse que s’il est au service de notre vie ici-bas, au service du plein épanouissement de notre vie sur cette terre. « L’attachement à la vie ici-bas est tel, dans la pensée philosophique africaine, que le meurtre du dieu est envisagé quand celui-ci devient un obstacle à la vie16. » Quoi qu’il en soit et pour ma part, je ne suis pas juif, et je ne me sens nullement concerné par le Deutéronome ! Je suis négro-africain et nul ne peut m’interdire de jouir des exploits du Bŏ de mes ancêtres, que ce livre exécrable qu’est le Deutéronome traite d’abomination. Suivre Jésus, choisir d’être son disciple, ne peut absolument pas vouloir dire tourner le dos aux coutumes de mes ancêtres et à la culture de mon peuple. Lui-même est resté fidèle aux traditions de son peuple et au judaïsme, la religion de ses ancêtres. Il a été enterré selon la coutume des juifs (Jn 19, v. 40). Suivre Jésus, c’est aimer et défendre sa propre culture, tout en essayant de partager la spiritualité, la philosophie, la vision du monde et de Dieu, du maître de vie qu’il est.

Eusèbe de Césarée (265-339), « païen » converti et qui deviendra père de l’Église, s’étonnait déjà avec effarement de cette anomalie qui consiste à renier sa propre culture pour s’arroger sans vergogne celle d’autrui, sous prétexte que celle-ci serait plus vraie, plus humaine que la nôtre : « Comment ne regarderait-on pas généralement comme des impies et des athées ceux qui ont abandonné les coutumes paternelles, sauvegarde de toute nation et de toute cité ? Quelles peuvent être les espérances de ceux qui se sont déclarés les implacables ennemis de leurs dieux tutélaires et qui ont répudié leurs bienfaiteurs ? […] Nous qui sommes étrangers de nation et de race, nous nous servons de leurs livres qui ne nous concernent en rien et, sans pudeur – comme ils pourraient dire -, sans vergogne, nous nous introduisons chez eux et nous usons de violence pour expulser de leurs institutions ancestrales des gens qui y sont chez eux et même de naissance. Car, s’il peut bien y avoir un Christ annoncé prophétiquement, ils étaient juifs en tout cas les prophètes annonciateurs de sa venue, qui de plus ont prédit qu’il viendrait comme libérateur et roi des juifs et non des nations étrangères ; et si les Écritures contiennent par ailleurs d’assez flatteuses perspectives, elles aussi sont exprimées à l’intention des juifs et nous sommes malhonnêtes en les détournant de leur sens.17 ». Et Eusèbe de Césarée ajoute, en pensant sans doute aux prescriptions du Lévitique et du Deutéronome : « Mais le plus absurde, c’est que, loin d’entourer leurs règles d’un respect analogue au leur, mais les transgressant ouvertement, nous revendiquons pour nous les récompenses d’une certaine valeur promises aux gardiens de ces lois18 ».

Contrairement aux Stoïciens, je ne dis pas : « Tout ce qui n’est pas en mon pouvoir est indifférent ». Non ! Avec le Bŏ, tout peut être en mon pouvoir ! Mais, rappelons-le, Dieu n’est pas unique. Il y a autant de perceptions de Dieu qu’il y a de peuples. Rien ne donne droit à Athènes et à Rome, ni à Jérusalem et à la Mecque, de nous imposer (parfois par la violence) le Dieu de leurs spéculations comme le Dieu unique de tous les hommes de la terre et leur nouvelle conception de la religion comme la seule religion valable pour tous les hommes de la terre. Il faut savoir gré aux Églises indépendantes africaines, telle l’Église du Christianisme Céleste (ECC), d’avoir rétabli au cœur du christianisme l’approche négro-africaine de la religion et de Dieu19.

Non, même dans le catholicisme le plus officiel, en scrutant juste un peu, on peut voir aisément que la religion, ce n’est pas pour gagner le paradis ni pour se soucier du bien de son prochain, bien au contraire, c’est pour bien vivre et être bien protégé sur cette terre, pour chercher et parfois trouver des solutions aux problèmes qui nous assaillent quotidiennement. Et pour s’adresser à Dieu, les mêmes voies énumérées plus haut s’offrent aux fidèles, toujours dans un rapport quasi-contractuel de « donnant-donnant », cette fois plus ou moins bien assumé, à savoir la prière (notamment devant la statue de saint Michel Archange terrassant un diable noir, doublement cornu, ou de Notre-Dame des victoires marchant sur un serpent, ou encore de saint Antoine de Padoue, de sainte Rita de Cascia, etc.), le sacrifice (le saint sacrifice de la messe, dont on nous dit qu’il est bel et bien sanglant sous sa forme symbolique20), la divination (le Saint Esprit qu’on consulte et qui parle de diverses façons), le talisman21 (les images, les croix et les eaux bénites, les médailles miraculeuses, les reliques enfouies dans les autels, les fontaines miraculeuses, etc.), les cérémonies (processions, divers rituels de purification et autres,…), etc. Et ici comme là-bas, c’est notre foi qui nous sauve !

À la lecture de Bòjέlέnŭ [Bò a fait des exploits] de Cossi Jean-Marie Akpovo, on est émerveillé par la liberté créatrice dont vit l’Africain, au-delà des limites de la pensée rationnelle, propre à tout homme, mais qui chez les occidentaux est devenue exclusive avec la pensée grecque. À travers le contenu de chacune des neuf nouvelles de cet ouvrage, on découvre ébahi que pour l’Africain, le bŏ, le grigri, c’est l’antidestin22. Le bŏ, c’est, sans connaître la Bible apparue si tardivement, la réalisation de la promesse biblique : Il n’y aura rien d’impossible pour vous, « Tout ce que vous demanderez … vous le verrez s’accomplir » (Mc. XI, 24). Or les dieux ou Dieu, pour tous les peuples et tous les croyants de la terre, cela signifie qu’il n’y a rien d’impossible ! La science issue de Socrate, Platon, Aristote, Descartes, Spinoza, Hegel, Marx, etc. a été abondamment utilisée pour inhiber les Africains, les amener à douter d’eux-mêmes et à accroire qu’il n’y a qu’une seule source de la vérité. L’expérience personnelle, l’empirisme, l’intuition, l’art, la poésie, la spiritualité, le rêve, une voix qui nous parle …, sont des sources avérées de vérité qui n’ont pas dit encore leur dernier mot. Bòjέlέnŭ de Cossi Jean-Marie Akpovo montre à suffisance que le négro-africain est parvenu à découvrir de hautes vérités. Celles-ci, il ne les a pas obtenues de la science mais d’une autre source, et il n’est pas toujours capable d’expliquer comment il les a trouvées. Au demeurant, l’arbre de la connaissance, si chère au monde moderne, n’est pas l’arbre de la vie, c’est-à-dire de la solidarité, de la fraternité, de la convivialité, de l’amour, du bonheur ! La liberté créatrice de l’Africain, qui refuse de se soumettre à la fatalité et aux diktats d’une certaine logique et d’une certaine raison, était le rêve de Léon Chestov23, philosophe immense, au scepticisme radical. À sa suite, il est temps de dire aux philosophes et aux scientifiques que « les vérités de la raison nous contraignent peut-être, mais qu’elles sont loin de nous persuader… ». Non, Dieu n’est pas unique ! Non, la religion, non plus, n’est pas unique. Jésus n’est pas une affaire de religion. On ne dormira jamais !

 

Références

1 Titre d’un ouvrage célèbre du dominicain sud-africain, Albert NOLAN, traduit en français en 1995, aux éditions du Cerf.

2 P. Bornecque et F. Cauët, Le dictionnaire LATIN-FRANÇAIS du baccalauréat, Paris, Librairie Classique Eugène Belin, 1938.

3Cossi Jean-Marie AKPOVO, Bòjέlέnŭ, Cotonou, à titre posthume, chez Christon Éditions et les Éditions Abɔlɔdè, 2018. C’est à lui qu’a succédé notre ami Raymond Assogba, sur la chaire de Bologie, à l’Université d’Abomey-Calavi.

4Cf. gbεsunyinyi (en fͻngbe ou en gungbe), à propos de « retenue dans le comportement » et des « maximes de Delphes ».

5Université d’Oxford, Dictionnaire de l’Antiquité, Paris, Robert Laffont, 1993 pour la trad. Fr., p. 850. NB. « Pas plus que les sophistes, Socrate n’admettait l’existence des dieux. » (Léon Chestov, Athènes et Jérusalem, Paris, Aubier, 1993, p. 119.)

6 Université d’Oxford, Ibid., p. 851.

7 Université d’Oxford, Ibid., p. 851-852.

8 Saint Augustin, La Cité de Dieu, t. 1, 2 et 3, Paris, Seuil, 1994.

9 Javier Teixidor, Le judéo-christianisme, Paris, Gallimard, 2006, p. 174.

10Émile Benveniste (1902-1976) s’est intéressé à l’origine du terme religion dans Le vocabulaire des institutions indo-européennes publié en 1967. Il y commente les étymologies de Cicéron et de Lactance qui, dans son interprétation, correspondent à deux conceptions concurrentes de la religion. Benveniste combat ainsi l’étymologie religare qu’il dit « historiquement fausse » et « inventée par les chrétiens ». […] L’opposition identifiée par Benveniste entre une conception romaine et une conception chrétienne de la religion repose sur une distinction entre deux types de subjectivités. La première, celle des Romains et dont relève l’étymologie de Cicéron, serait de l’ordre d’une reprise sur soi. La seconde serait tournée vers l’autre, la religion étant présentée par « les chrétiens » comme le lien avec cet autre. Benveniste envisage ainsi à partir de l’étymologie relegere une religion comme une démarche de recueillement. La « relecture » est en ce sens une manière de recueillir par les yeux et une attention méticuleuse à ce que l’on fait. La subjectivité de la religion romaine est prise aussi à partir du verbe retractare synonyme de relecture ou de révision et employé par Cicéron lorsqu’il présente son étymologie. La conception chrétienne de la religion, celle qui selon Benveniste correspond à l’étymologie religare, serait quant à elle de l’ordre de l’obligation, du lien d’attachement et de dépendance par rapport à la divinité.

C’est en se référant à Benveniste que Daniel Dubuisson développe la thèse d’une invention chrétienne de l’idée de religion et de sa spécificité occidentale. Il affirme ainsi que « la religion en tant que concept désignant, selon l’énergique définition de Benveniste, un « domaine distinct », profondément distinct, radicalement différent de ce qui l’entoure, est une création exclusive et originale des premiers penseurs chrétiens de langue latine. » (Wikipédia).

11 Saint Augustin, La Cité de Dieu, t. 1, p. 406.

12 Saint Augustin, La Cité de Dieu, t. 1, p. 407.

13 AFP et RFI le 5 décembre 2018.

14 Michaël Amaladoss, A la rencontre des cultures Comment conjuguer unité et pluralité dans les Eglises ?, Paris, Les éditions de l’Atelier, 1997, pp. 63-64.

15Marcel Gauchet, Le désenchantement du monde, Paris, Gallimard, 1985, p. 11.

16 Albert Gandonou, Comment je suis redevenu Africain, Cotonou, Éditions de l’Étincelle, 2014, p. 30. Voir Pierre Saulnier, Le meurtre du Vodun Dan, Madrid, SMA Société des Missions Africaines, 2002 ; et Philippe Noudjènoumè, Sia ou l’agonie d’un empire, concours théâtral radiophonique interafricain, RFI, 1971, pièce mise en scène par Albert Gandonou, au Collège de l’Union, à Cotonou, en 1994.

17Javier Teixidor, Le judéo-christianisme, Paris, Gallimard, 2006, p. 81. / Eusèbe de Césarée, Préparation évangélique, Livre I, ch.2. http://remacle.org/bloodwolf/historiens/eusebe/preparation1.htm

18 Javier Teixidor, Op. cit., p. 81-82.

19Albert de Surgy, L’Église du Christianisme Céleste : Un exemple d’Église prophétique au Bénin, Paris, Karthala, 2001.

20« L’Eucharistie, en tant que sacrifice et communion, est caractéristique de la plupart des religions. La communauté qui reçoit les sacrements ne les percevra donc pas comme nouveaux ou différents. » (Michaël Amaladoss, A la rencontre des cultures Comment conjuguer unité et pluralité dans les Eglises ?, Paris, Les éditions de l’Atelier, 1997, p. 101.)

21Mot apparu en français au XVIIe s. De l’arabe tilasm dont l’origine est le grec telesma (rite religieux).

22Totalité des forces qui, dans l’action humaine, s’opposent à la soumission passive à un destin.

23Léon Chestov, Athènes et Jérusalem, Paris, Aubier, 1993, p. 35.

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