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Religion : A partir de quand un objet devient-il sacré et peut-il cesser de l’être ?

Les Béninois ont cru voir du blasphème dans les parements d’Egungun manipulés par des travailleurs (femmes et hommes) de « Château Vodou » et destinés à l’exposition. Depuis la diffusion des images sur la page Facebook de ce musée français, la polémique ne retombe pas et pose, en réalité, la question de la séparation du culturel du cultuel.

Par Sêmèvo Bonaventure AGBON

A partir de quand un objet sacré cesse-t-il de l’être ? Les habits d’Egungun exposés au musée « Château Vodou » sont-ils encore sacrés ? Faut-il s’en offusquer ? Ces questions divisent les sociologues de la religion du Laboratoire d’analyse et de recherche Religion, espace et développement (Larred) de l’Université d’Abomey-Calavi (Uac).

Le débat est houleux entre doctorants et docteurs. Des deux camps qui se sont dessinés, l’un soutient que les accoutrements manipulés dans ce musée sont sacrés et viennent ainsi d’être profanés. La sacralité est donc intrinsèque, de leur avis. « Où est la promotion du patrimoine Vodun quand on fait subir à ces habits sacrés le sort qu’ils ne peuvent jamais connaître chez le peuple dépositaire ? Vous pouvez voir des femmes les toucher au Bénin comme c’est le cas sur les photos ? », interroge Fidèle Ballo Guèdè, doctorant. Tout comme lui, le docteur Achille Sodégla observe que « tout le mythe qui entoure ces accoutrements au pays » et « tous les rituels » y afférents, leur confèrent du coup un caractère sacré. Sous aucun prétexte, qu’ils soient achetés, volés ou fruit d’un don, ils ne doivent être touchés par des femmes ni faire l’objet d’une exposition. Cela explique le fait que « nous n’avons pas installé ces accoutrements dans un musée chez nous et exposés à une manipulation aisée de n’importe quelle femme ». Les Français ont donc bafoué les interdits qui accompagnent ces parements, appuie R. de Souza. Et de renchérir qu’en raison de leur symbolisme, ces habits sont (présumés) sacrés même sans avoir connu un rituel de sacralisation. « Un accoutrement du Vodun est un symbole et comme tel il prend une valeur sacrée avant même de subir un quelconque processus rituel. Au cas contraire un Bokonon pourrait porter une soutane (Catholique) si la soutane reste avant tout un simple objet profane s’il n’a subi aucun processus rituel », argument-il. Ce qui explique, poursuit-il, qu’on ne saurait « imaginer un individu qui se fait confectionner un accoutrement d’Egungun et le porte au vu et au su de tous sous prétexte qu’il n’a subi aucun rituel », fait-il remarquer.

Acquisition de sacralité

A l’opposé, d’autres défendent que la sacralité d’un objet (Vodun) s’acquière à travers un processus et peut même s’estomper pour diverses raisons. Le doctorant Prince Gbegnito part du cas des masques. « Nous avons plusieurs dimensions qui constituent les masques Vodun : on peut citer entre autres, les dimensions culturelle, artistique, cultuelle, religieuse…Ces dimensions sont graduelles, fonctionnelles voire dynamiques », rappelle-t-il. « C’est en ce sens que, développe-t-il, le caractère sacré des masques n’est pas un acquis d’avance, ni définitif. Le masque est d’abord un œuvre d’artisans, et comme tel, il reste un objet profane et inerte et sans vie spirituelle. Ce n’est que plus tard, que le masque amorcera un processus rituel qui lui confère sa force et sa vie. Mais, comme je le disais, le processus étant dynamique, le rituel peut démarrer également dans d’autres cas avec le type d’artisans autorisé à confectionner des masques. Mais, la globalisation et l’obligation de valoriser ces valeurs africaines conduisent les détenteurs de ces savoirs à s’engager sur la piste de l’ouverture au monde ». Il conclut alors qu’« Il est souhaitable de quitter la piste de profanation. Car, les acteurs en présence savent pertinemment que ces masques sont des œuvres d’art, patrimoine mondial et universel ». Cette démarche qu’il propose, est indispensable pour « entretenir une économie de patrimoine, et donc un business sur nos trésors », relance Jacques Aguiah Daho. Ce que, regrette-t-il, « les occidentaux ont commencé à faire au détriment des dépositaires ». Mais, insiste-t-il, il faut préserver le Jͻwamͻn (héritage) religieux. « Nous n’allons pas tirer profit de toutes ces richesses que nous avons si nous ne mettons pas en place le mécanisme idéal pour vendre le culturel et continuer à protéger le cultuel. Ce qui est fait dans ce « Château Vodou » c’est ce qu’il faut faire ici pour promouvoir le tourisme culturel. Sinon, on dit que nous sommes le berceau du Vodun mais au plan touristique nous n’y tirons encore pratiquement rien. La nature a horreur du vide. Si nous n’occupons pas l’espace à l’ère de la mondialisation les toubabs viendront le faire à notre place », prévient-il.

Les mises au point du maître

Le professeur Dodji Amouzouvi est directeur du Larred-Uac. Face au débat entre ses « disciples », celui dont la Thèse a porté sur « Le marché de la religion au Bénin » soutenue en Allemagne, a jugé utile d’intervenir. Après avoir appelé « qu’on sépare les contextes, les acteurs et les mouvements », il a soutenu que les accoutrements qu’on a vus exposer en France, ne sont pas sacrés. Ce sont des tissus. Or « Tant que le tissu est là, cousu, il demeure accoutrement. Mais il ne devient déité que lorsqu’on prononce la parole, qu’on lui communique l’énergie défiante ». C’est pourquoi, il indique que « Le pain sans le vin reste pain sans le vin tant que le prêtre ou l’officiant ne prononce les paroles qui le transforment en corps du Christ. Alors, si je vais retrouver des pains sans le vin quelque part dans un calice ou dans une assiette est-ce que je vais dire que c’est le corps du Christ qui est en train d’être profané ? Je ne le dirai jamais même si la vue du pain sans le vin découpé comme l’Eucharistie me renvoie à l’Eucharistie. Il n’est pas l’Eucharistie tant qu’il n’est pas passé par l’offertoire », a-t-il tranché. Les sociologues de la religion doivent donc développer la philosophie que « le tissu n’est pas le Vodun ». Lui qui est par ailleurs, maître spirituel enseigne que même si ces accoutrements ont déjà servi en public et qu’ils ont été volés, dès qu’ils changent d’espace, ils n’ont plus la sacralité. « Même si le rituel a été fait et que l’environnement ne s’y prête pas et que l’énergie n’a pas été maintenue, il n’est pas Vodun. Ce ne sont pas des Vodun. »

Il ne reste que posée la question de la sécurisation du Vodun (de ses temples, de ses attributs, forêts et objets sacrés) contre le vol, la destruction et même l’incendie prémédité.

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