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Sociologue Nansirou Domingo sur l’éducation inclusive : « La situation n’est pas reluisante »

Éducation inclusive. Le sujet agite l’opinion dans le monde entier depuis quelques années. Acteurs de la société civile, associations de défense des droits des personnes handicapées et pouvoirs publics, chacun de sa position fait ce qu’il peut pour une éducation de qualité pour les personnes vulnérables, gage d’une société égalitaire, équilibrée et inclusive. Malgré les efforts des différents acteurs, le défi peine à être relevé surtout dans les pays en voie de développement comme le Bénin. « La situation n’est pas reluisante », confirme le président de la Fédération des associations de personnes handicapées du Bénin (Faphb), Nansirou Domingo, lui aussi personne handicapée physique. Le sociologue et l’un des acteurs du Programme d’intégration scolaire des enfants handicapés au Bénin et plus précisément dans le département du Zou, indexe le manque de volonté des pouvoirs publics qui selon lui, freine les actions des autres acteurs notamment celles des personnes handicapées elles-mêmes.

Propos recueillis par Raymond FALADE

Bénin Intelligent : Monsieur Domingo, quelle est la situation des personnes handicapées en matière de l’éducation inclusive aujourd’hui ?

Nansirou Domingo : La situation aujourd’hui n’est pas aussi reluisante pour la prise en charge des personnes handicapées au niveau de l’éducation inclusive parce qu’il y a plusieurs facteurs qui concourent à cela. Nous sommes en train de vouloir construire une société inclusive. Pour y arriver, il va falloir qu’il y ait une éducation aussi inclusive. Mais l’éducation inclusive nécessite des moyens. Elle sollicite beaucoup de moyens. D’abord, des moyens en ressources humaines parce qu’il faut que les gens soient quand même aguerris pour pouvoir prendre en charge ces personnes handicapées. Il faut des ressources financières. Il faut adapter l’école au handicap. C’est-à-dire que l’éducation doit être adaptée à l’enfant et non adapter l’enfant à l’éducation. Quand nous parlons de l’éducation inclusive, il faut prendre en charge la personne même, l’individu. Tout le monde ne réfléchit pas de la même manière ou tout le monde n’a pas la même intelligence. Que ce soit la personne handicapée ou non, nous n’avons pas les mêmes degrés d’intelligence. Et comme tout le monde doit aller à l’école, c’est un droit. Mais lorsque l’école n’est pas accessible à tout le monde, on peut dire que nous ne sommes pas sur une voie de l’inclusion. Aujourd’hui, les nations prônent une société inclusive comme le dit l’Odd (Objectif de développement durable) : « Ne laissez personnes de côté ». Il faut tenir compte de tout le monde. Alors, je peux dire globalement aujourd’hui, les autorités, la société civile, commencent déjà à réfléchir. Ils sont en train de mettre petitement les fondations d’une école inclusive en place. Mais il reste encore beaucoup à faire.

Cette situation peut-elle selon vous être à l’origine des cas d’abandon ou du faible taux de scolarisation chez les personnes handicapées dans notre pays ?

Lorsque je prends le cas des handicapés moteurs où les salles de classe sont situées à l’étage et que les gens ne veulent pas aménager une classe pour moi au rez-de-chaussée pour me faciliter la tâche. Si je n’arrive pas à monter les escaliers deux ou trois fois, je suis obligé d’abandonner. Si je vais en classe et que je suis une personne handicapée auditive et que le maître ne maîtrisant pas le langage des signes pour communiquer avec moi, si je vais deux fois, trois fois et que je constate que je ne comprends rien de ce que le maître dit, je suis obligé d’abandonner. Mais si les conditions sont normales pour nous, je crois que les personnes handicapées aussi seraient parmi les gens. La preuve, aujourd’hui nous avons jusqu’au niveau universitaire des personnes handicapées qui ont leur diplôme du baccalauréat, qui ont leur licence. Donc, il reste à parfaire cela parce que ce n’est pas sans difficultés. Mais ceux-là sont des références pour nous parce que, quand une autorité va dire « vous ne pouvez pas faire », on peut déjà doigter d’autres en leur disant « Pourtant, il l’a fait et il est à tel niveau. Vous pouvez aller vérifier. Vous pouvez tester ». Ce qui veut dire que, s’il doit arriver qu’un enfant abandonne, ce serait certainement des obstacles environnementaux. Ça peut être aussi lié aux conditions financières des parents et autres parce que, étant personne handicapée, il aura nécessité plus de moyens que celui qui n’est pas une personne handicapée parce que toi tu peux aller à l’école en marchant, mais une personne handicapée visuelle aurait besoin de quelqu’un pour l’accompagner, ou un moteur aurait besoin d’une technique, d’une béquille, d’un fauteuil ou tricycle pour pouvoir aller à l’école. Donc, la volonté d’abandonner ne provient pas forcément de l’élève handicapé. Mais c’est quand il est confronté à des difficultés qu’il peut abandonner. Pour un handicapé visuel par exemple, qui n’a personne pour l’accompagner à l’école, il sera obligé d’abandonner. De même pour un enfant non handicapé. Quand les conditions ne sont pas réunies, à un certain moment, il peut aussi abandonner.

Au regard de tous ces problèmes auxquels les personnes handicapées sont confrontées au niveau de l’éducation inclusive, certains proposent qu’il faille créer des écoles à part pour cette catégorie de personnes en vue d’une éducation de qualité. Êtes-vous de cet avis ?

Ensemble, on peut avoir une éducation de qualité. Lorsque vous mettez les autres enfants à part pour une éducation donnée, quand ils auront leur diplôme, ils vont travailler avec qui ? Ils sont membres à part entière de la société. Les enfants handicapés ne sont pas nés forcément de parents handicapés. Mais pourquoi les mêmes enfants que vous avez mis au monde ensemble, vous voulez qu’il y ait une catégorie qui aille ailleurs et une catégorie qui va ailleurs ? Non, ça ne peut pas se faire dans une société qui se veut inclusive. Si vous parlez de la mise à part des autres enfants pensant que ce serait une bonne éducation, on fausse tout. Mais il peut arriver, compte tenu des spécificités, qu’il y ait quand même quelque part où on doit amener l’enfant à avoir les règles élémentaires. Quand je prends un enfant auditif, dont la langue de signes n’est pas sa langue et ne pouvant pas intégrer en même temps l’école, on peut déjà le mettre quelque part pour lui enseigner la langue de signes avant de le mettre dans le grand groupe. Mais on ne va pas ériger cela en règle. L’inclusion scolaire permet à tous les enfants de comprendre la différence de leurs pairs. Je suis allé dans les mêmes écoles avec toi, je porte un handicap, peut-être en ce moment-là, je travaillais même mieux que toi. Ainsi, c’est le fait qu’on est resté ensemble qui vous a permis de me connaitre et de me découvrir. Lorsqu’on serait grand, vous aurez déjà une certaine connaissance de ma capacité ou de cet enfant à pouvoir faire quelque chose comme vous. Mais lorsqu’on met les autres enfants de côté, c’est que, ils seront étrangers à vous et vous leur serez aussi étrangers. Par conséquent, vous continuerez par nourrir votre idée d’incapacité, d’anormalité de ces enfants qui pourtant font partie intégrante de la société. Donc, pour nous, il faut mettre ensemble tous les enfants quel que soit leur type de handicap.

Que se passe-t-il lors des concours, recrutement ?

Il y a une sorte d’injustice dans la mesure où je suis allé dans les mêmes écoles que toi, j’ai eu le même diplôme que toi, j’ai eu les mêmes formations que toi. Pourquoi au moment d’un concours, on m’exclut alors que j’ai le même diplôme que les autres ? C’est de l’injustice. Et d’ailleurs, je le dis souvent, les personnes handicapées qui réussissent à avoir les mêmes diplômes que les personnes non handicapées sont plus intelligentes que vous dans la mesure où, lui il a pu traîner son handicap avec toutes ses difficultés et est arrivé quand même à passer les examens et avoir les mêmes notes ou de bonnes notes que les autres. Pourquoi en matière de travail, on trouve qu’il ne peut pas être rentable, qu’il n’a pas un œil, qu’il n’a pas un pied, qu’il n’a pas un bras ; alors que l’État avait investi sur celui-là durant le cursus scolaire. Tous les enfants doivent aller à l’école de leur quartier. Il suffit maintenant de prendre les dispositions, c’est-à-dire former les maîtres, les enseignants, mettre les ressources nécessaires à disposition.

Lorsque nous prenons par exemple, le cas des non-voyants, il se pose souvent des problèmes de documents en braille. Que faire selon vous ?

Je pense que leurs doléances sont légitimes, parce que si je vais à l’école, et que je m’exprime en langue braille et que les documents sont écrits en noir sur blanc ; si je n’ai pas quelqu’un pour pouvoir m’aider à comprendre cela, je ne suis pas autonome et je ne suis pas au même pied d’égalité que les autres. Si je dois avoir des amis pour m’aider, c’est quand ils auraient fini de faire les leurs. Or, il suffirait que l’État prenne ses responsabilités de faire traduire ces manuels en écriture braille pour que chaque enfant qui est à l’école puisse avoir aussi l’occasion de lire sans toujours attendre les autres. Et c’est en cela que je dis qu’une personne handicapée est intelligente plus que qu’une personne non handicapée parce qu’une personne voyante a vu, lu et entendu. Mais la personne non-voyante n’a pas vu. Elle a seulement entendu et a mémorisé cela. Avant d’être au même pied d’égalité que la personne non handicapée, il faut qu’il aille chercher des gens pour l’aider à transcrire ce qui est en écriture virtuelle en écriture braille. Donc, l’État en faisant pour les autres enfants doit aussi penser aux personnes handicapées. Cela fait partie aussi de l’inclusion réelle. Ce qui se passe aujourd’hui, ce n’est pas ceux qui ont le handicap qui sont le problème. C’est les obstacles qu’ils rencontrent qui constituent le problème surtout que cela peut arriver à tout le monde. Donc, il vaut mieux déblayer le terrain que de dire ça ne me concerne pas ou mon enfant n’est pas dedans. Faut-il être autorité et avoir un enfant handicapé d’abord avant de décider ? non ! Il faut régler les problèmes pendant que les problèmes sont là parce que l’autorité peut aussi mettre au monde un enfant handicapé.
Même si on dit qu’on ne serait pas personne handicapée, en demandant la longévité, au troisième ou quatrième âge, on devient personne handicapée.

Que faire selon vous pour une éducation véritablement inclusive au Bénin ?

C’est le travail que vous faites déjà puisque vous êtes venus me voir par rapport à la situation des personnes handicapées. Donc, c’est à vous de nous aider maintenant à montrer à la population que ça ne devrait pas être comme ça.
Quand vous évoquez le cas des albinos. C’est un cas un peu aussi culturel si je peux m’exprimer ainsi. Les gens pensent que c’est en les tuant, en prenant leurs organes qu’on peut devenir riche. Il y en a qui les prennent comme des divinités et on pense que ces divinités ne peuvent pas se mêler aux autres groupes. Elles doivent rester de côté. On va la vénérer. Du coup, il faut qu’on les tue. Pourtant, la personne albinos n’a qu’un problème de peau, de pigmentation. Et il a des problèmes d’acuité visuelle. Mais ça, on peut déjà le classer parmi les personnes handicapées visuelles parce que, plus l’âge augmente, il n’arrive pas à bien voir comme les autres. Mais c’est des êtres humains comme tout le monde. Donc, je ne vois pas en quoi on peut continuer à les stigmatiser, à les mettre de côté. À des moments donnés, l’État a fui ses responsabilités parce que le problème qu’il doit régler ne se fait pas. Si aujourd’hui l’État dit, toute les personnes handicapées de ce pays doivent avoir une fonction, de travail, qui va refuser ? Personne si le décret est pris. Mais si l’État même marginalise une partie de sa population, qu’attendez-vous des privés ? C’est ça la réalité. Beaucoup de problèmes peuvent être réglés par la volonté politique. S’il y a la volonté politique, on est sauvé. Dès qu’il n’y aura pas la volonté politique, on est pas sauvé.

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