Le spécialiste des questions de paix et de sécurité au Sahel, Gabriel Poda, propose le tandem militaire et developpement pour contrer le terrorisme au Mali.
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Bénin Intelligent: Comment évaluez-vous l’implication actuelle de la coopération internationale dans la lutte contre le terrorisme au Mali ?
Gabriel Poda: La majorité des acteurs historiques qui ont joué un rôle majeur dans cette coopération, telles que la France, l’Union européenne (Ue) et la Minusma, ont soit réduit leur engagement au Mali, soit sont en voie de retrait, avec des résultats plus ou moins mitigés.
La Russie est aujourd’hui l’un des principaux acteurs internationaux promouvant la paix et la sécurité au Mali, principalement par le biais de la présence de la société militaire privée Wagner. Cette implication russe est controversée. En raison des actions de Wagner et des rivalités géopolitiques entre la Russie et d’autres acteurs internationaux, notamment l’Union européenne, la France et les États-Unis.
Evaluer donc la tangibilité des résultats de cet engagement russe au Mali reste très difficile à ce stade du fait principalement d’enjeux relatifs à la guerre informationnelle que mène les autorités de Bamako mais également leur ancien partenaire.
Pourquoi l’apport des mécanismes tels que Minusma, Eutm, la force conjointe du G5 sahel, la force Takuba et l’opération Barkhane suscite-t-il des controverses quant à leur impact dans la lutte contre le terrorisme au mali ?
Les controverses relatives à l’efficacité de ces mécanismes anti-terroristes au Mali sont multi-factorielles. La critique la plus persistante est surtout liée à l’absence de résultats tangibles.
Importance de la reconstruction et du développement socio-économique.
Malgré la présence de ces forces internationales au cours de la dernière décennie, il reste incontestable que les attaques terroristes se soient intensifiées. Cela illustre la mobilité et l’adaptabilité des groupes terroristes actifs dans la zone.
Bien que chaque contexte soit unique, l’Afghanistan offre des enseignements significatifs sur la complexité de la lutte contre le terrorisme et la nécessité d’une approche holistique, combinant des dimensions militaires, socio-économiques et de gouvernance.
L’expérience afghane a démontré que la stabilité à long terme ne peut pas être instaurée uniquement par des moyens militaires. La pauvreté, la corruption, la mauvaise gouvernance et les divisions ethniques, nécessite des réponses qui vont au-delà des actions militaires.
De plus, le cas afghan a mis en évidence l’importance de la reconstruction et du développement socio-économique. Ces aspects ont été négligés dans les premières phases de l’intervention en Afghanistan. Une sécurité durable ne peut être atteinte sans une amélioration substantielle des conditions de vie des populations locales. La coopération avec les acteurs locaux est également essentielle pour comprendre les dynamiques locales et mettre en œuvre des solutions adaptées.
Mal gouvernance généralisée sous les mandatures d’Ibrahim Boubacar Keita
Les enjeux liés à la gouvernance, au développement économique et à l’inclusion sociale sont des problématiques qui n’ont pas été suffisamment prises en compte par les partenaires du Mali. La mal gouvernance généralisée sous les mandatures d’Ibrahim Boubacar Keita en est l’illustration parfaite. Cette mal gouvernance est un terreau favorable au retour des militaires sur le devant de la scène politique.
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Selon certains analystes, « un seul pays ou groupe de pays isolés ne peut faire face au terrorisme seul ». Partagez-vous cette opinion ou la contredisez-vous ?
Il est effectivement difficile pour un seul Etat de faire face au terrorisme dans la région du Sahel et en Afrique de l’Ouest en général. En effet, la dégradation de l’agenda sécuritaire est en partie aggravée par la porosité des frontières. La porosité des frontières se réfère à la facilité avec laquelle les individus, les biens et les groupes peuvent traverser les limites nationales sans être détectés ou contrôlés efficacement.
L’acuité avec laquelle les groupes terroristes peuvent franchir les frontières contribue à leur mobilité et à leur capacité à échapper aux forces de défense et de sécurité. Cela permet aux groupes actifs dans la région du Sahel de se déplacer librement entre le Mali, le Niger et le Burkina Faso. Ce vide crée par ailleurs un environnement propice aux activités illégales, y compris le trafic d’armes, de drogues et d’autres biens illicites.
Le phénomène djihadiste, une nébuleuse
L’expansion continue des groupes armés du Sahel vers la région côtière du golfe de Guinée est facilitée par leur installation dans les forêts le long des frontières méridionales du Burkina Faso avec le Bénin, le Ghana et le Togo et la Côte d’Ivoire. Cela souligne la nécessité d’une coopération approfondie au niveau politique, diplomatique et sécuritaire entre les différents Etats qui font face à la menace djihadiste.
Par ailleurs, le phénomène djihadiste est une nébuleuse qui ne se limite pas à des actions terroristes, mais s’étend à des activités mafieuses et contrebandières. Le braconnage, le trafic de faux médicaments et de migrants en sont des exemples concrets. Ces activités créent une architecture économique et financière transfrontalière qui alimente les groupes armés radicalisés. Ainsi, la coopération entre les Etats est cruciale pour mutualiser leurs efforts et contrer ces activités illicites.
Le choix de la Russie comme partenaire de la lutte contre le terrorisme au Mali par les membres du Cnt est-il suffisant face à cette menace mondialisée ? Ne serait-ce pas un handicap d’avoir qu’un seul acteur de la scène internationale à ses côtés ?
Le choix de la Fédération de Russie en tant que partenaire clé dans la lutte contre le terrorisme au Mali par les membres du Conseil national de transition peut être considéré comme une initiative intéressante. Mais il comporte également des risques liés à la dépendance envers un acteur dont la position sur la scène internationale est marquée par un isolement croissant sur certains aspects structurants des affaires mondiales. L’engagement opérationnel de la Russie en faveur de la guerre en Ukraine a exposé les profondes failles qui animent la scène politique russe.
«La Russie a également été impliquée dans des efforts internationaux de lutte contre le terrorisme…»
Même si cet événement reste complexe, la tentative de mutinerie ratée orchestrée par Evgueni Prigogine et ses hommes a mis en lumière les fractures profondes au sein de l’appareil d’État russe. La question de l’après Poutine sera également déterminante pour les années à venir. La mort d’Evgueni Prigogine, le chef du groupe Wagner, dans un crash d’avion en août dernier, a également relancé le débat sur la pertinence et l’efficacité du groupe Wagner en tant que promoteur de la paix et de la sécurité.
Avoir la Russie comme unique partenaire clé peut être risqué, car on ne sait pas exactement dans quoi s’embarquer avec un Président de ce type. Cependant, il est important de reconnaître que la Russie possède une longue histoire de lutte contre le terrorisme. Spécialement en raison de la question Tchétchène et des défis posés par les militants islamistes dans le Caucase du nord, en particulier en Dagestan et en Ingouchie. La Russie a également été impliquée dans des efforts internationaux de lutte contre le terrorisme, coopérant avec d’autres nations, surtout dans le cadre de l’organisation de coopération de Shanghai (Ocs) et de partenariats bilatéraux.
Coopération avec différents partenaires internationaux…
Par ailleurs, l’impact optimal d’un partenariat nécessite souvent de la diversification. En s’engageant uniquement avec la Russie, le Mali risque de passer à côté de la richesse des compétences et des ressources que d’autres pays pourraient offrir. La menace terroriste étant mondialisée, une approche multilatérale peut fournir une réponse plus efficace. La coopération avec différents partenaires internationaux permettrait de bénéficier de perspectives variées, de compétences spécialisées et d’un partage élargi des responsabilités, renforçant ainsi la capacité de réaction face à une menace complexe.
Selon vous, quels sont les facteurs qui ont aggravé la situation sécuritaire au Mali ?
La situation sécuritaire au Mali a été profondément influencée par plusieurs facteurs interconnectés, exacerbant les défis auxquels le pays est confronté. L’instabilité politique, caractérisée par des coups d’État et des changements fréquents de gouvernement depuis 2012, a créé un environnement précaire.
Approche plus intégrée
Cette instabilité a non seulement entravé la mise en place de politiques nationales cohérentes mais a également favorisé l’émergence de groupes armés, exploitant les failles du pouvoir central.L’absence d’une politique nationale de développement claire depuis 2012 a constitué un autre facteur déterminant.
Cette lacune a entravé la croissance économique, la création d’emplois et l’accès aux services sociaux de base. La frustration croissante au sein de la population face à la pauvreté persistante et au manque de perspectives a contribué à un mécontentement social, facilitant le recrutement par des groupes extrémistes.
L’inefficacité de la coopération internationale a également été un défi majeur. Bien que des forces de maintien de la paix (Minusma), des missions de formation (Eutm, Barkhane) et d’autres initiatives aient été déployées, la coordination entre les acteurs internationaux et la nécessité d’une approche plus intégrée, prenant en compte la sécurité, le développement et la gouvernance, ont souvent été insuffisantes.
Pensez-vous que la charte du Liptako-Gourma, qui institue l’Alliance des États du Sahel (AES), a plus de chances de résoudre les conflits entre groupes armés terroristes et les forces de défense et de sécurité que l’initiative d’Accra, qui réunit les Etats du Sahel et du Golfe de Guinée ?
Il est difficile de prédire avec certitude quelle initiative, entre la charte du Liptako-Gourma et l’initiative d’Accra, aura plus de chances de résoudre les conflits entre les groupes armés terroristes et les forces de défense et de sécurité.
Charte du Liptako-Gourma
Chacune de ces initiatives a ses propres caractéristiques et défis, et leur efficacité dépendra de divers facteurs. La charte du Liptako-Gourma, en instituant une alliance entre le Mali, le Niger et le Burkina Faso, vise à renforcer la coopération régionale dans la lutte contre le terrorisme.
Cette approche qui est surtout axée sur une coopération plus étroite entre les trois axes prétoriens du Sahel peut potentiellement améliorer la coordination des efforts de sécurité et accroître l’efficacité des opérations contre les groupes armés, notamment dans la zone des trois frontières.
En outre, il est pour le moment difficile de jauger de la pertinence de l’Alliance des États du Sahel car le projet est toujours dans sa phase d’initialisation. Quant à l’initiative d’Accra, qui réunit les États du Sahel et du Golfe de Guinée, elle élargit la coopération au-delà de la seule région sahélienne, englobant également les pays côtiers du Golfe de Guinée. Cette approche plus étendue peut offrir une perspective holistique sur la sécurité, prenant en compte les dynamiques maritimes et terrestres, et permettre une réponse plus complète aux défis sécuritaires.
Pas uniquement des actions militaires
Cependant, la réussite de ces initiatives dépendra de plusieurs facteurs, notamment de la volonté politique des États membres, la capacité à coordonner efficacement les opérations. La mobilisation des ressources nécessaires, et la capacité à aborder les causes profondes des conflits, principalement les questions socio-économiques et politiques. Il est également crucial de noter que la résolution des conflits avec les groupes armés terroristes ne dépend pas uniquement des actions militaires. Les approches de développement socio-économique, de gouvernance et de prévention de la radicalisation jouent également un rôle essentiel.
Le départ de Barkhane n’a eu que peu d’impact sur la situation sécuritaire au Mali, mais celui de la Minusma semble avoir exacerbé les conflits, notamment entre l’État malien et certains groupes signataires de l’accord d’Alger, tels que le Csp. Comment analysez-vous cette situation ?
Le départ de Barkhane a laissé une certaine vacuité dans certaines zones, permettant à des groupes comme Daech de profiter de cette situation pour étendre leur influence, notamment vers le nord-est. C’est dans ce sens qu’il faut comprendre la détérioration de la situation sécuritaire depuis plus d’une année dans les régions de Ménaka et Gao suite aux différentes offensives de l’Eigs. Talataye, située à environ 150 km de Gao, a même été temporairement contrôlée par l’Eigs en septembre de l’année dernière. Le départ de la Minusma a eu des conséquences significatives, remettant en question le processus de paix issu de l’accord d’Alger.
Réticence des anciens partenaires du Mali
Il est essentiel de rappeler que la Minusma avait, entre autres missions, le soutien du processus de paix initié par l’accord pour la paix et la réconciliation au Mali, issu du processus d’Alger. La mission surveillait de près les progrès liés au désarmement, à la démobilisation, à la réintégration des combattants, à la réforme du secteur de la sécurité, et à d’autres aspects cruciaux pour la stabilisation du pays. Le retrait de la Minusma affaiblit la capacité de maintien de la paix et de médiation, ouvrant ainsi des espaces de pouvoir aux groupes armés.
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La compétition pour le contrôle des zones auparavant sous l’influence de la Minusma peut être interprétée comme une tentative de certains groupes, comme le Csp (coordination des mouvements de l’Azawad), de renforcer leur position en prévision de négociations futures. La lutte pour le contrôle territorial peut donc être considérée comme une stratégie visant à influencer les pourparlers de paix en position de force.
Selon vous, quelle solution préconiser pour une meilleure implication de la coopération internationale dans la lutte contre le terrorisme au Mali ?
C’est une question complexe. Je pense que le temps politique au Mali est pour l’instant orienté vers le renforcement de mécanismes de coopération avec les États de l’Alliance du Sahel et la Russie. Il est difficile de préconiser un protocole d’initiatives dans ce cas de figure. Je pense qu’il y a également une sorte de réticence de la part des anciens partenaires du Mali. La France, partenaire emblématique des mécanismes de coopération internationale au Mali, se trouve dans une position difficile au Sahel. Le putsch au Niger et son retrait du Burkina Faso sont autant de paramètres à prendre en considération. Je pense que les occidentaux resteront en retrait pendant un moment.
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