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Loukoumane Worou, « Les Lakurawas intensifient leur lutte dans le corridor Kandi-Kebbi-Niamey »

Par Arnauld KASSOUIN
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Les Lakurawas menacent le corridor Kandi-Kebbi-Niamey. En effet, l’émergence des Lakurawas dans le Nord-Ouest du Nigéria compromet la stabilité sous-regionale selon Loukoumane Worou Tchehou. Pour le journaliste, l’avènement des Lakurawas est une menace pour la ligne souterraine du pipeline Nigérien. Dans cet entretien, Loukoumane Worou Tchehou évoque également la difficile collaboration sur le plan sécuritaire entre le Bénin et le Nigéria.

Bénin Intelligent : Quelle appréciation faites-vous de la coopération bénino-nigériane en matière de lutte contre l’extrémisme violent et le banditisme frontalier ?

Loukoumane Worou Tchehou : Mise à part la coopération diplomatique, il n’y a pas vraiment de coopération directe dans des actions collégiales pour lutter précisément contre l’extrémisme violent ou l’insécurité en général. Certes, il y a parfois des séances de rencontre et d’échanges entre certaines unités de sécurité, notamment entre les unités de contrôle de la fraude transfrontalière. Là, ce sont principalement les douaniers qui s’en chargent et opèrent. Sinon, entre les deux États, les échanges en matière de sécurité restent très faibles. Tout d’abord, les unités de forces de défense et de sécurité des deux pays ne s’accordent pas sur les mêmes procédés en matière de politique sécuritaire. En effet, nous avons deux systèmes totalement différents : le système anglophone et le système francophone.

En réalité, la compréhension linguistique est compliquée entre les forces de défense et de sécurité des deux États. Il faut avouer que la cohabitation au niveau des deux entités est complexe. Traverser le côté béninois est plus facile, ce qui n’est pas le cas côté nigérian. Même si la libre circulation des biens et des personnes est reconnue comme le leitmotiv de la CEDEAO, au Nigéria, les tracasseries sont beaucoup plus nombreuses. Les mesures de contrôle de sécurité y sont plus strictes. C’est ce qui explique les contradictions qui subsistent dans la collaboration transfrontalière entre les deux États voisins, surtout dans la région du Nord. À titre illustratif, il y a deux ans, nous avons assisté à des affrontements entre les forces de sécurité du Nigéria et celles du Bénin, au niveau de Kabo. Kabo est une localité de la commune de Tchaourou, frontalière avec le Nigéria.

Benin Vs Nigéria

Je voudrais également ajouter que la coopération est plus globalisante au sein de l’organisation sous-régionale qu’est la CEDEAO. Mais elle n’est pas spécifiquement une coopération bilatérale, entre le Bénin et le Nigéria.Il faut noter que la collaboration entre les unités de sécurité des deux États est vraiment délicate. Plusieurs autres cas mettent en exergue la difficile cohabitation entre les forces de sécurité et de défense des deux côtés. Pour faire simple, ils se regardent en chiens de faïence. Pour conclure, je dirais que dans un tel contexte, je doute que les deux États puissent véritablement parler le même langage.

Pensez-vous que la réapparition des Lakurawas comme groupe terroriste islamiste dans le nord-ouest du Nigéria fragilisera davantage et sur le long terme la sécurité transfrontalière des pays ouest-africains ?

Sachant que ce sont principalement les ressources pétrolières qui les attirent, je pense qu’avec tous les projets en cours, cela pourrait davantage les mobiliser. Ils pourraient, par exemple, devenir des agents potentiels de mobilisation autour de ces projets. Surtout avec le projet de pipeline du Niger qui transite par le Bénin, je crois que cela pourrait renforcer leur présence près de la frontière avec le Niger. Particulièrement lorsqu’on sait que la ligne souterraine du pipeline passe à seulement quelques kilomètres du Nigéria. Ce sont donc des zones à risque qui pourraient engendrer d’autres crises.

Si l’objectif des Lakurawas n’est pas la conquête territoriale immédiate, quel est leur réel objectif ?

Je dirais que ce groupe terroriste est beaucoup plus impliqué dans le trafic. Ce sont eux, pour la plupart, qui siphonnent les pipelines du côté de Kaduna et dans le nord du Nigéria. Leur objectif est de créer des raffineries de pétrole illégales et artisanales. De ce que je sais, ils déstabilisent des zones pour en tirer profit et faire de la contrebande d’essence. Ces groupes cherchent avant tout à contrôler les ressources. En effet, plus une zone est instable, plus il leur est facile d’échapper aux contrôles de sécurité.

Avec l’apparition du groupe Lakurawa, doit-on craindre la « djihadisation » des groupes d’autodéfense dans l’ouest du Nigéria, frontalier au Bénin ?

Au rythme où vont les choses, il est vrai que plusieurs groupes pourraient se battre autour des ressources, car chacun a son propre objectif. Je crains que les Lakurawas n’intensifient leur lutte pour ces ressources, comme je l’ai mentionné. Et donc, plus il y aura de groupes, plus la guerre s’intensifiera. Évidemment, avec leur forte mobilisation, ces phénomènes, nourris par les divisions et les clivages au sein des sociétés, risquent de s’amplifier. Il faut s’attendre à ce qu’ils exploitent le contexte conflictuel autour des ressources naturelles, notamment entre les éleveurs et les agriculteurs, ou à propos des terres.

Nous sommes dans un contexte marqué par les changements climatiques où les ressources en eau et en fourrage diminuent chaque jour. Les éleveurs, souvent mal perçus, migrent sur de longues distances à la recherche de ressources pour leurs troupeaux. Les agriculteurs, eux aussi, se sentent frustrés par la rareté des ressources. Cela génère des conflits pouvant constituer un terreau fertile pour le terrorisme ou ce type de groupe extrémiste.

Quels sont les principaux défis à surmonter au niveau régional pour éviter la « djihadisation du banditisme » ou des groupes d’autodéfense ?

Je pense qu’il faut régionaliser les actions de lutte antiterroriste. Au-delà de la mutualisation des efforts, il faut agir au niveau communautaire. La réponse n’est pas seulement militaire, elle est aussi sociale. Dans une société où les conflits sont presque permanents et où certains acteurs se sentent lésés, on doit s’attendre à ce qu’ils soient enrôlés dans les rangs des groupes extrémistes. Il faut donc œuvrer pour minimiser les risques d’injustice et réduire les inégalités au sein des communautés.

En complément de la lutte militaire, je pense que ces réponses pourraient contribuer à maîtriser le phénomène. Pas totalement, bien sûr, car l’insécurité zéro n’existe pas, mais elles pourraient réduire l’insécurité transfrontalière. La mutualisation des actions est essentielle, car aucun État ne peut évoluer en autarcie pour contenir l’insécurité. Nous sommes entourés de conflits, et ils se multiplient. Il est crucial que les pays voisins s’unissent pour mieux lutter contre cette insécurité.

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