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Lakurawa : Menace à la jonction Bénin-Niger-Nigéria

Par Arnauld KASSOUIN
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Lakurawa représente une menace sécuritaire d’envergure pour la zone des trois frontières qui relie le Bénin, le Niger et le Nigéria. Si rien n’est fait par les trois Etats pour contrer ledit groupe, il risque de mettre en mal la sécurité régionale.

La réapparition de Lakurawa recourant au terrorisme menace le flanc Bénin-Niger-Nigéria. En vérité, il menace la mobilité sur l’axe Kandi-Kebbi-Niamey. Car, le fuseau nord-est Béninois partage des lignes frontalières qui donnent accès directement sur le Niger et le Nigéria. La présence des Lakurawas en tant que groupe recourant au terrorisme, conforte l’idée selon laquelle le groupe représenterait une menace d’envergure. D’abord, pour le flanc Bénin-Niger. Ensuite, pour la sous-région Ouest africaine.

Sani Saidu Muhammad, Journaliste-spécialiste des économies illicites, abonde dans le même sens mais avec une insistance. En effet, pour lui « la résurgence des Lakurawas constitue une menace sérieuse pour la sécurité régionale ». Ceci, se justifie par le fait que l’itinéraire érigé en corridor se trouvait déjà sous plusieurs conflictualités. De plus, « des soupçons d’activités extrémistes violentes sont dans la région depuis 2020 » selon Kars de Bruijne et Clara Gehrling, dans « Dangerous Liaisons : Exploring the risk of violent extremism along the border between Northern Benin and Nigeria ».

Kandi-Kebbi-Niamey

Cette frange transfrontalière est connue pour être le bastion de plusieurs mouvements armés non conventionnels. Notamment, des groupes de bandits et des mouvements qui promeuvent un certain radicalisme religieux. « Dans l’Etat de Kebbi, par exemple, il y a des rapports de terroristes traversant le Nigéria depuis la République du Bénin » soutient Abiodun Jamiu, Journaliste nigérian travaillant sur les conflits et les crises humanitaires. Ladite zone sert de transit du Nigéria (Kebbi- Sokoto) pour le Niger, du Bénin (Kandi-Kalalé-Malanville) pour le Nigéria, vice-versa. Abiodun Jamiu, détails à titre illustratif que la frontière du côté du Bénin et du Nigéria est utilisée « principalement comme un chemin de transit pour la logistique » et pour la mobilité « vers les réserves forestières de l’Etat de Niger ». « Des recherches antérieures menées en 2020, début 2021 ont également mis en évidence l’approvisionnement et le recrutement des VEO (Violent Extremist Organization) » appuient Kars de Bruijne et Clara Gehrling.

Pipeline Niger-Bénin dans le viseur

Le groupe Lakurawa poursuit un objectif stratégique. Bien qu’il n’ait de revendication claire et affirmée. Cependant, il envisage l’instauration d’un Etat islamique basé sur leur interprétation de la charia. S’il venait atteindre cet objectif, la structure étatique en vigueur disparaîtrait. C’est conformément à cet état de chose que Sani Saidu Muhammad affirme qu’il ambitionnerait « de déstabiliser les structures étatiques » existantes. Avec pour corollaire la création d’espaces sans gouvernance. Pour que prospère, leurs activités « allant de l’endoctrinement, aux entreprises criminelles » analyse le spécialiste des économies illicites. En dehors des activités illicites auxquelles on associe les Lakurawas, ils s’intéressent également aux ressources pétrolières. Ce fait expliquerait « leur présence dans la zone du triple point (Bénin, Niger, Nigéria) » selon Loukoumane Woro, Journaliste. . Et ils pourraient par exemple « devenir des agents potentiels de mobilisation autour du pipeline Niger-Bénin » poursuit ce dernier.

Officiellement, les Lakurawas ont déjà mené deux attaques contre le pipeline. Elles ont eu lieu respectivement les 11 et 13 décembre 2024 à Mountseka dans le département de Konni (Région de Tahoua) et à Gaya dans la région de Dosso. Certaines sources évoquent aussi le fait que le groupe serait responsable de l’attaque qui a eu lieu la nuit du 1er au 2 décembre 2024 dans la commune de Malanville (frontalière au Niger et au Nigéria). Cette dernière était contre une unité des forces armées béninoises de l’opération mirador en charge de la surveillance du Pipeline. Elle a occasionné 3 morts et 4 blessés dans le rang des Fds.

De ce qui précède, Estelle Djanato, Spécialiste en genre et paix croit que « le pipeline Niger-Bénin présente plusieurs risques sécuritaires ». D’abord en raison du fait que plusieurs localités par où transite le pipeline sont confrontées aux groupes recourant au terrorisme. Ensuite parce que le pipeline a été objets d’importants sabotages de la part de mouvements armés non conventionnels. En somme, l’apparition du groupe Lakurawa est une réelle menace pour la sous-région. C’est en reconnaissance de cela que l’ex sénateur de Kaduna Shehu Sani a déclaré la nécessité d’une action multinationale entre le Bénin, le Niger et le Nigéria contre ledit groupe dans un article de Daily Post. Si rien n’est fait entre les trois pays pour lutter contre le groupe Lakurawa, il risque d’imposer un nouvel ordre dans la région. Et du fait des idéologies qu’ils promeuvent.

D’un groupe d’autodéfense à la radicalisation

Face à l’insécurité grandissante nombreux sont les gouvernements qui souvent privilégient les groupes d’autodéfense comme réponse communautaire locale. Le procédé est le même dans presque tous les Etats ouest-africains. Toutefois, ces groupes à la longue se révèlent parfois dangereux. Au Sahel, plusieurs groupes d’autodéfense confirme l’argumentaire avancé. En fait, le changement d’objectif survient pour la plupart quand les Etats n’arrivent pas à les contrôler. En réalité, « si la criminalité est le moteur essentiel de l’intégration des groupes d’autodéfense, il n’est pas rare que ceux-ci s’impliquent progressivement dans des activités illicites » renseigne un rapport de Crime Organisé : Réponse Ouest-africaine du Trafic (OCWAR-T n°10 de novembre 2023). Le changement de cap des Lakurawas au nord-ouest du Nigéria a suivi la même trajectoire. Par exemple, à l’origine, ils (les Lakurawas, appelés encore « recrues » en haoussa) sont des bergers. Et se présentaient comme un groupe d’autodéfense.

Il (le groupe Lakurawa) était destiné à protéger les éleveurs peuls contre les pillages et le vol de leur bétail des vagues de banditisme. C’étaient « des bergers, à la peau claire, parlant l’arabe et le Fulfude du Mali, invité à assurer la sécurité de nos communautés » argue Magaji de Balle, rapporte Murtala Ahmed Rufa’i dans son livre intitulé « Traditional Authority and Security in Contemporary Nigeria » à la page 159. Plus loin, Zagazola Makama, expert en contre insurrection dans la région du Lac Tchad, affirme dans les colonnes du journal Businessday NG que ledit groupe avait été formé au départ « en République du Niger en 1997 ». Pour Murtala Ahmed Rufa’i, Professeur agrégé d’études sur la paix et les conflits à l’Université Usmanu Danfodiyo de Sokoto, ils opèrent « dans plusieurs communautés le long de la frontière entre le Niger et le Nigéria depuis 1999 » nous apprend Teria web média.

Process

On les (Lakurawas) trouve au Mali, au Niger, au Nigéria et au Tchad. Cependant, le groupe « a changé de cap en s’alliant (en 2012) à Ansar al-Sharia, un groupe prônant l’établissement d’un Etat de charia dans la région d’Azawad au Mali » révèle Peter Kum sur Alwihda Info. Dans le même sens et ce dans un entretien de Barnett et Rufa’i, leader de la communauté de Tangaza, Sokoto en Septembre 2021, cité dans « Northwestern Nigeria : A jihadization of Banditry or a ‘Banditization’ of Jihad ? », « les militants » du groupe Lakurawa « rejetaient l’étiquette de ‘‘Boko Haram’’ ».

Ils se désignent comme moudjahidines, Al-Qaïda ou Ansaru. Leurs venus dans les communautés du nord-ouest nigérianes a été favorisés par la mobilité transfrontalière facile et la recherche de vivre pour leurs animaux. Ils sont venus à cause « de la disponibilité de l’eau pour leurs animaux » peut-on lire à la page 160 de « Traditional Authority and Security in Contemporary Nigeria ».

Nerf de discorde

Aux premières heures, ils se sont installés au tour de la forêt de Marake à Gudu et dans le village Jina-Jini de Tangaza de l’Etat de Sokoto. Par ailleurs, la présence du groupe s’est accrue dans les communautés du Nord-ouest du Nigéria, lorsque le chef du district de Balle dans le gouvernement local de Gudu et le chef du district de Gongono dans le gouvernement local de Tangaza ont recouru aux Lakurawas pour combattre les Zamfarawa (bandits) en 2018. Plus tard surviendra une discorde entre le groupe et leurs hôtes. « Les relations se sont détériorées lorsque le groupe a accusé Muktar, fils du chef de district et trésorier du groupe, décédé dans un incendie d’avoir détourné environ 63 millions de nairas leur appartenant » explique Abiodun Jamiu.

Toutefois, le groupe a commencé par se révéler extrémiste quand ils refusèrent de rendre les bétails récupérés des groupes bandits qui spolient les éleveurs de la communauté. A titre indicatif, un habitant de Tangaza affirmait au Dailytrust en 2018 : « les habitants étaient initialement contents de leur arrivée en raison de la façon dont ils ont chassé les bandits de leurs communautés, mais leur refus de consulter leurs dirigeants et de leur remettre le bétail récupéré, ainsi que la façon dont ils forçaient les gens à donner des animaux en guise de Zakkat qu’ils ramenaient dans leur pays ont rendus méfiants … ».

Urgence d’une action régionale

Aujourd’hui, le groupe attaque les forces de sécurité gouvernementale, les milices armées et les groupes terroristes. Ils épargnent la plupart du temps les civils, les enrôlant pour obéir aux croyances islamistes radicales- ce qu’ils définissent comme les lois de Dieu, » éclaircit Abiodun Jamiu de Humangle. Ils enrôlent aussi des jeunes contre une compassion financière. Ces pratiques divergent des pratiques existantes de la région. Car ils (lakurawas) ont des méthodes contraires aux enseignements des principales confréries (Tijjaniya, Quadiriyya et Izala) populaires dans la région. Le groupe Lakurawa est révélateur de ce que les groupes d’autodéfense peuvent se radicaliser à la longue dans les processus de résolution des conflits. Pour preuve, au moment où la population (du nord-ouest du Nigéria) pensait avoir trouvé de nouveaux sauveurs, les Lakurawas ont introduit leurs idéologies et activités radicales, mettant les civils dans une situation plus difficile.

Pour stopper l’expansion rapide du groupe Lakurawa, il faut une action urgente et régionale. Au risque de les voir intensifier leurs attaques contre le pipeline Niger-Bénin. Aussi, les risques d’explosion des fragilités sécuritaires dans la région sont imminents. En raison de la multiplicité des groupes armés non conventionnels présents dans région. « Et donc, plus il y aura de groupes, plus la guerre s’intensifiera » reconnait Loukoumane Worou. Pour Abiodun Jamiu, la zone des trois frontières « est une bombe à retardement ». Il s’agit d’une question de temps.

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