Home Débats Moussa Ag Acharatoumane, membre du CNT, SG du MSA : « Un ‘‘arc djihadiste’’ est de plus en plus crédible »
Moussa Ag Acharatoumane, membre du CNT malien, SG du Mouvement pour le salut de l’Azawad,  (MSA) : « Un ‘‘arc djihadiste’’ est de plus en plus crédible »

Moussa Ag Acharatoumane, membre du CNT, SG du MSA : « Un ‘‘arc djihadiste’’ est de plus en plus crédible »

Par Arnauld KASSOUIN
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Les pays de l’Afrique de l’Ouest ont été confrontés, au cours des derniers mois de 2024 et des deux premiers trimestres de 2025, à une expansion significative de l’extrémisme violent dans leurs franges septentrionales respectives. Cette expansion se caractérise par l’intensification des attaques contre les positions des forces de défense et de sécurité, ainsi que contre les civils. Les attaques du 8 janvier et du 15 avril de cette année au Bénin, et l’attaque du 1er juillet au niveau de Kayes (Mali), illustrent parfaitement l’avancée des groupes extrémistes vers les pays côtiers. Au-delà de ces deux attaques, qui ont eu lieu chacune de leur côté au niveau de ce qu’on peut appeler « trois frontières », pourrait s’ajouter aussi celle du 8 novembre 2024 dans l’État de Kebbi (Nigéria), frontalier du Bénin et du Niger. À partir de ces éléments, est-il possible d’envisager la perspective de création d’un arc djihadiste ouest-africain ? Et pourquoi le Bénin et le Togo se présentent-ils comme des cibles prioritaires pour les groupes terroristes ? Moussa Ag Acharatoumane, membre du CNT (Conseil National de Transition) malien, SG du MSA (Mouvement pour le salut de l’Azawad), a répondu à nos questions tout en invitant le Bénin et le Togo à se focaliser sur trois choses. À travers cet entretien, il insister aussi sur les piliers importants d’une coopération régionale face aux groupes terroristes.

Arnauld KASSOUIN : Quelle est la logique derrière l’intensification des attaques du JNIM contre les forces de défense et de sécurité dans les pays du Sahel central, selon vous ?

Moussa Ag ACHARATOUMANE : Le JNIM, affilié à Al-Qaïda (Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans), intensifie ses attaques dans le Sahel central (Mali, Burkina Faso, Niger), principalement pour épuiser les forces de défense et de sécurité et pour prouver sa résilience malgré la pression militaire croissante de l’AES (Alliance des États du Sahel). Cette intensification traduit une stratégie d’usure : cibler des usines, des postes isolés, couper les lignes logistiques et créer un climat d’insécurité permanente. Le Mali, en particulier dans les régions de Mopti, Ségou et Gao, reste marqué par cette logique où les attaques visent à briser la confiance entre les populations et les autorités. L’objectif implicite est aussi de montrer que, malgré le départ de la MINUSMA et la montée en puissance des armées nationales, le JNIM demeure présent dans le paysage sécuritaire.

Pensez-vous que le groupe cherche à créer un État parallèle, comme certains experts le suggèrent dans les médias ?

Oui, mais il s’agit moins d’un État formel que d’un système de gouvernance parallèle. Au Mali, dans certaines zones de Mopti et de Tombouctou, le JNIM impose la zakât (impôt religieux), arbitre des conflits fonciers et instaure des règles sociales (ex. interdictions de certaines pratiques culturelles). Cette stratégie de « gouvernance par la terreur » vise à remplacer l’État dans des espaces où celui-ci est absent ou affaibli. C’est une dynamique comparable à celle observée en Somalie avec Al-Shabaab, où, par exemple, la légitimité se construit par le contrôle social plus que par la conquête territoriale classique.

Depuis octobre 2024, une volonté claire et assumée du JNIM de se déployer vers les pays côtiers est observable. Qu’est-ce qui pourrait justifier cet état de choses ? S’agit-il d’une configuration mûrement réfléchie ou de circonstance ?

Le déploiement du JNIM vers les pays côtiers (Bénin, Togo, Côte d’Ivoire, Ghana) est une stratégie réfléchie et non conjoncturelle. Les pays sahéliens renforcent leur coordination (AES), ce qui pousse le JNIM à ouvrir de nouveaux fronts dans des zones moins militarisées. Les zones frontalières du nord du Bénin et du Togo sont propices : forêts denses, faible présence de l’État, routes stratégiques vers Lomé et Cotonou. Cette expansion répond aussi à une logique économique : contrôler les axes commerciaux transsahéliens reliant le Sahel au golfe de Guinée.

On observe une forme de repli de l’État islamique au Sahel central grâce à la montée en puissance de l’AES. Dans le même temps, on constate que ce dernier et le JNIM renforcent leur activité au niveau des pays côtiers. Doit-on, aux dernières nouvelles, croire à la création d’un arc djihadiste ouest-africain ?

L’idée d’un « arc djihadiste » reliant le Sahel aux côtes ouest-africaines est de plus en plus crédible. Parce que l’État islamique (EIGS) recule dans le Sahel central face aux armées de l’AES. Mais il cherche de nouvelles zones de projection, tandis que le JNIM consolide sa présence. Cette complémentarité de fait favorise la multiplication des foyers d’insécurité. Le Mali est au centre de cette dynamique à travers la poussée vers le sud, qui menace Sikasso, porte vers la Côte d’Ivoire et le Ghana. Il ne s’agit pas encore d’un front unifié. Toutefois, la convergence des logiques stratégiques laisse entrevoir une ceinture d’instabilité continue du lac Tchad jusqu’à l’Atlantique.

Au regard des réorganisations constantes des groupes extrémistes sous la pression des forces militaires du Sahel central, de quoi les pays côtiers comme le Bénin et le Togo devraient-ils le plus se méfier dans la recherche de stabilité ?

Le Bénin et le Togo doivent surtout craindre trois choses. D’un, l’infiltration communautaire qui favorise l’implantation de cellules dormantes dans les villages frontaliers. Deux, la manipulation des tensions locales (conflits fonciers, pastoralisme vs agriculture). Trois, l’économie criminelle transfrontalière par le biais des trafics de carburant, de bétail et de bois qui finance les groupes. Ces dynamiques ont déjà été observées au Mali, où le JNIM exploite les conflits intercommunautaires pour s’implanter durablement, tout comme Daesh.

Ces deux pays pourraient-ils devenir des cibles prioritaires, compte tenu de leur position géographique comme portes d’entrée vers l’Afrique centrale ?

Oui, ces deux pays risquent de devenir des cibles prioritaires. Leurs positions géographiques en font des « portes d’entrée » vers l’Afrique centrale et le golfe de Guinée. En plus, le contrôle des corridors routiers vers Lomé et Cotonou est stratégique pour l’approvisionnement logistique des groupes. Le Mali a déjà, par exemple, connu cette dynamique. D’ailleurs, les attaques vers Sikasso en 2023-2024 visaient explicitement à tester la vulnérabilité des corridors vers la Côte d’Ivoire.

Dans la lutte contre la menace terroriste représentée par le JNIM et l’État islamique, à quel point la coopération régionale entre les pays de l’Aes et ceux côtiers est-elle cruciale ? Et que faut-il absolument privilégier pour ne pas aggraver la situation ?

La coopération est indispensable et doit aller au-delà des seules opérations militaires. On doit s’appuyer sur le renseignement partagé. En effet, le Mali et ses voisins doivent renforcer la coordination en matière de surveillance des frontières et de traque des flux financiers. Aussi, le développement intégré doit être de mise, puisqu’une seule approche sécuritaire ne suffira pas. Il faut donc investir dans l’éducation, la santé, les infrastructures et la gouvernance locale pour réduire l’attrait des groupes armés. De même, le dialogue communautaire est indispensable, comme l’a montré l’expérience malienne, car la rupture entre populations et État nourrit le recrutement. L’extrémisme violent que le Sahel subit nous vient de nos voisins proches et lointains du Nord. De ce fait, nous devons être regardants sur ce qui s’est passé pour nous inspirer des exemples multiples et variés afin d’anticiper ce fléau international du terrorisme.

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