Home Actualité Hervé Akinocho, directeur de Crop, Togo : «L’ennemi de l’Afrique, c’est la mauvaise gouvernance»
Union Africaine

Hervé Akinocho, directeur de Crop, Togo : «L’ennemi de l’Afrique, c’est la mauvaise gouvernance»

Par Sêmèvo Bonaventure AGBON
0 Commentaire

Hervé Akinocho est le troisième intellectuel à qui Bénin Intelligent donne la parole dans le cadre des 60 ans d’existence de l’Union africaine (Ua). Pour une Afrique puissante et forte sur l’échiquier international, le directeur de Center for research and opinion polls (Crop, Togo) propose la gouvernance et la prospective comme points essentiels à embrasser.

Propos recueillis par Arnauld KASSOUN

Bénin Intelligent : L’Organisation de l’unité africaine (Oua), ancêtre de l’Union africaine, voyait le jour à Addis-Abeba il y a 60 ans. Pensez-vous que la vision de ses pères fondateurs, celle « d’unir l’Afrique » suit un bon cours ?

Hervé Akinocho : Déjà à la fondation de l’Organisation de l’Unité Africaine aujourd’hui Union africaine, il y avait deux visions qui se discutaient. Il y a la version panafricaniste minimaliste et celle panafricaniste maximaliste. La première, c’est-à-dire, celle minimaliste voudrait qu’on fasse une intégration progressive afin d’aboutir à l’unité africaine de manière ascendante. Alors que celle, la maximaliste souhaitait qu’on aille tout de suite à la création des États-Unis d’Afrique. Mais au final, les minimalistes avec pour leader Félix Houphouët-Boigny l’ont emporté contre les maximalistes avec comme leader Kwame Nkrumah.
Pour mémoire, il faut rappeler que la version minimaliste n’avait pas de calendrier défini pour arriver à l’unité africaine. Au regard des textes adoptés en 1963, ou de l’inexistence de calendrier exact, l’on pourrait dire qu’il y a eu des avancées selon la vision de ses pères fondateurs. Toutefois, si de manière globale l’on devrait faire une analyse sur : est-ce que nous sommes proches de l’idéal recherché qu’est d’avoir les États-Unis d’Afrique ? Je dirai que le chemin est encore long. D’ailleurs, nous sommes à un tournant géopolitique mondial important aujourd’hui. Et peut-être que nos chefs d’États ont l’opportunité d’accélérer un peu notre démarche vers un continent plus uni et plus fort.

Vu l’avancée pas très convaincante de l’institution panafricaine, peut-on dire qu’elle a échoué à un moment donné ?

60 ans dans la vie des personnes peuvent être perçus assez longues, mais dans la vie des nations ou des organisations, c’est un temps relativement court. Il est vrai que lorsqu’on regarde le processus d’intégration de l’Union africaine, et qu’on le compare aux organisations qui ont presque la même tranche d’âge qu’elle comme l’Union européenne, on dira peut-être qu’on n’avance pas comme cela le devrait. Mais je puis vous assurer que chaque organisation ou groupement humain a ses propres dynamiques. Et là, nous ne saurons dire qu’on a échoué. On a fait de grands progrès. On avance certes lentement, mais on y arrivera.

Est-il possible aujourd’hui de parler d’une Afrique forte et puissante dans le nouvel ordre mondial qui se présage depuis l’avènement de la guerre russo-ukrainienne ?

J’en doute. Juste qu’il y a des choses qui ont changé. L’une d’elle qui peut peut-être nous faire croire que nous avons changé de statut, c’est le fait que nous ne nous alignons plus de manière systématique sur des positions des puissances occidentales. Parce que justement nous avons appris de l’histoire. Et je pense que nos chefs d’États ont compris qu’ils doivent avoir une voix.
Quand vous regardez les rapports de force aujourd’hui, l’Afrique n’est pas encore en position de force mais elle a l’opportunité de se positionner sur l’échiquier mondial pour devenir une force dans le futur. Justement parce que pour être une force sur la scène mondiale, cela implique non seulement certaines capacités économiques mais aussi une certaine capacité militaire.
Sur le dernier point, nous sommes très loin d’en avoir. En dehors de l’Afrique du Sud, et encore, qui a une certaine autonomie dans certains domaines militaires, l’ensemble des pays du continent continuent à dépendre exclusivement de l’extérieur pour le matériel militaire et des fois même pour la formation. Dans ces conditions, nous ne pouvons prétendre être une force qui compte. Mais, quand vous voyez tous les voyages que les leaders du monde occidental effectuent sur notre continent, la crise ukrainienne bouscule les équilibres géostratégiques mondiaux, et cela donne une opportunité, à nous de transformer l’essai. Pour le moment, l’Afrique n’est pas devenue une puissance, ou /ni suffisamment forte pour jouer dans la cour des grands.

Comment les chefs d’État africains pourraient-ils mieux conforter les politiques africaines afin que l’Afrique devienne plus forte et plus décisive sur la scène internationale ?

L’un des éléments qui pourra nous aider serait de changer d’état d’esprit au niveau des relations internationales. Vous ne pouvez pas tendre la main, demander de l’aide pour tout et s’/vous attendre à être respecté, ou encore, à avoir une place réservée à la table des décideurs. Vous ne pouvez être considéré comme un responsable si c’est le voisin ou vos parents qui doivent vous nourrir.
Juste pour vous dire qu’avant de prétendre s’asseoir à la table des puissants de ce monde, il faudrait que nous réglions au minimum les défis les plus basiques de nos populations, que sont les nourrir, scolariser et soigner les enfants, gérer nos pays sans avoir au préalable besoin des autres. L’autre étape incontournable est que nous puissions nous armer et développer une industrie spatiale et de défense autonome vis-à-vis des autres puissances du monde. En somme, je dirai que la première chose serait que nous ayons des économies plus solides et autonomes. Alors, je crois que nous serons un peu plus respectés. Puis, la suite sera le côté militaire (le hard power).

Comme beaucoup de nos politiques, nous prenons des textes intéressants. Mais nous ne nous dotons pas des moyens ni humains, ni financiers pour pouvoir les mettre en application et encore moins stratégiques.

Toutefois, il faut reconnaître que sur l’échiquier international, c’est la force des armes qui finit par l’emporter, ce n’est pas que l’économie. De ce fait, nous comprendrons bien sûr que le soft power permettra aux pays africains d’avoir une place autour de la table des grands mais pour maintenir cette place, il faut renforcer son hard power. C’est là qu’intervient le smart power.

L’Organisation de l’Unité africaine a adopté en 1999 la convention d’Alger sur la prévention et la lutte contre le terrorisme. 24 ans après, quelle analyse faire de l’efficacité de cette politique dans la lutte contre le terrorisme ?

Comme beaucoup de nos politiques, nous prenons des textes intéressants. Mais nous ne nous dotons pas des moyens ni humains, ni financiers pour pouvoir les mettre en application et encore moins stratégiques. La lutte contre le terrorisme aujourd’hui, ce n’est pas une guerre entre deux pays, c’est une guerre asymétrique où les deux acteurs ne sont pas soumis aux mêmes contraintes légales. Il faut pouvoir faire du renseignement, pour intervenir en amont et frapper les terroristes dans leurs bases arrières. Il faut pouvoir suivre ce qui se passe non seulement au niveau interne de nos Etats mais également dans le monde. Mais on en est très loin actuellement.
Quand vous prenez ce qui s’est passé dans le Sahel surtout au Mali, il a fallu l’opération militaire française Serval déployée à partir du 10 janvier 2013 pour arrêter la colonne de djihadistes qui descendait sur Bamako. L’armée malienne n’avait pas la puissance de feu pour faire face aux djihadistes. L’armée malienne, après le départ de la force Barkhane, s’est concentrée sur son réarmement pour faire face aux groupes armés terroristes. C’est pareil pour le Burkina-Faso.
On doit devenir autonome, on ne peut pas externaliser la sécurité de nos pays à des partenaires extérieurs. Nous devons nous doter des capacités en matière de renseignement, d’équipements, et d’hommes. Il faut que nous-mêmes, on puisse développer ces pans de notre sécurité pour que nous puissions collecter nous-mêmes du renseignement, sans devoir tendre la main comme pour le moment. Je pense que nos politiques ne sont peu productives de résultats.

Comment l’Ua peut-elle travailler avec les différents acteurs, notamment les gouvernements africains et les organisations internationales, pour parvenir à une paix et une stabilité durables ?

L’Union africaine est déjà elle-même représentative des gouvernements. Il est vrai qu’elle a sa propre bureaucratie. Mais, elle n’est en rien autonome. C’est à nos chefs d’Etats de déléguer une partie de la souveraineté de leurs pays à l’Ua pour lui permettre d’être plus autonome et efficace à mon avis. Ce n’est pas en comptant ou en demandant l’appui de partenaires extérieurs que nous pouvons développer notre autonomie car ces derniers ont leurs propres agendas.

Lorsque le président Paul Kagamé avait présidé l’Ua, il a fait des propositions allant dans ce sens, notamment une taxe de 0.2% sur les importations. Mais, on peut également penser à l’impôt sur les services, le transport aérien, etc.

Il faut que des efforts soient faits à l’interne. Et quand les Etats délègueront suffisamment de responsabilité au niveau économique, politique, diplomatique, militaire à cette organisation, les intérêts communs prendront naturellement le dessus sur les intérêts nationaux ou de petits groupes. L’Ua pourra plus sereinement apporter des solutions aux conflits sur le continent. Si on discutait d’une seule voie, je ne suis pas sûr que le Soudan serait au bord d’une crise à cause des ambitions de deux généraux aujourd’hui qui prennent en otage toute la population.

L’Ua dépend essentiellement de financements extérieurs. Ce qui soulève des questions sur son indépendance vis-à-vis des intérêts africains. Existe-t-il d’autres moyens de diversification de ses sources de financement ?

Il nous faut apprendre des expériences de ceux qui nous ont devancés. On a l’Union européenne qui l’a fait avant nous. Et la seule manière de pouvoir lever des financements est l’impôt. Je ne pense pas qu’il faille toujours tendre la main aux partenaires extérieurs pour financer les activités ou la mise en œuvre des politiques de l’Union africaine. D’ailleurs lorsque le président Paul Kagamé avait présidé l’Ua, il a fait des propositions allant dans ce sens, notamment une taxe de 0.2% sur les importations. Mais, on peut également penser à l’impôt sur les services, le transport aérien, etc.
L’adoption d’une monnaie unique au niveau africain aura également l’avantage de supprimer les risques de change dans les échanges sur le continent et par ricochet un gain en compétitivité. Ceci aura pour corollaire, une facilitation du développement des industries et des échanges continentaux, et par la même occasion des revenus fiscaux.

Ne pensez-vous pas que les politiques centrées uniquement sur les fiscs pourraient avoir d’incidents sur le pouvoir d’achat des populations ?

Est-ce que nous voulons grandir ? Est-ce que nous souhaitons toujours débattre des mêmes questions d’indépendance dans 50 ans ? Je pense qu’on ne peut grandir sans faire les sacrifices qu’il faut pour notre indépendance. Nous avons pris pour habitude de dépendre de l’extérieur, et nous pensons que c’est normal. Les populations ne se plaindront pas de payer plus d’impôts si elles voient les résultats des politiques mises en œuvre. Elles craignent plutôt que les impôts collectés soient mal dépensés. L’ennemi de l’Afrique, c’est la mauvaise gouvernance. Si les impôts étaient bien utilisés ou dépensés, je ne pense pas que les citoyens se plaindront de quelque chose. Améliorer le mode de gouvernance nous permettra de rendre déjà plus efficaces nos ressources fiscales collectées et facilitera la collecte d’autres ressources.

Confirmez-vous que le problème de l’Afrique est la mal gouvernance ?

En toute sincérité, je dirai oui. Nos Etats ont d’importants défis à relever dans ce domaine. Un autre point fondamental qui nous fait défaut est la vision que nous avons pour nos pays et le continent. Réglons ces deux points essentiels et le rayonnement de l’Afrique se fera moins laborieusement.

L’un des principaux objectifs de l’Ua est l’intégration africaine, y compris la création d’une monnaie unique pour le continent. Où en sommes-nous ?

Il y a eu de l’intégration à divers niveaux. Si nous prenons le niveau monétaire, on remarque des degrés différents d’intégration d’une région à une autre. Ainsi, nous avons au niveau de l’Afrique francophone deux zones monétaires. Celui de l’Afrique centrale (la Cemac) et celui de l’Afrique de l’Ouest (l’Uemoa).
Sur ce point, ce qu’a décidé l’Union africaine c’est la création au niveau régional de monnaies communes, qui sera ensuite fusionnée en une monnaie unique ou continentale. Avec l’Afrique de l’Ouest, ce processus était déjà entamé avant cette recommandation de l’Union africaine. Les États sont conscients du fait qu’il est important qu’on enclenche la mise en œuvre de ces réformes pour une monnaie commune.

LIRE AUSSI : Seydou Kante, analyste géopolitique : « L’Union africaine doit renforcer son engagement diplomatique à l’échelle mondiale »

LIRE AUSSI : Hervé Akinocho, directeur de Crop, Togo : «L’ennemi de l’Afrique, c’est la mauvaise gouvernance»

Lire aussi

Laisser un commentaire

A propos de nous

Bénin Intelligent, média au service d’une Afrique unie et rayonnante. Nous mettons la lumière sur les succès, défis et opportunités du continent.

À la une

Les plus lus

Newsletter

Abonnez-vous à notre newsletter pour être notifié de nos nouveaux articles. Restons informés!