Pour lutter contre le terrorisme, les démocraties possèdent des “mécanismes internes” qui peuvent contribuer à rétablir la paix. Erwan Florian KOUAME, analyste politique, pense tout de même que la promesse d’une “sécurité absolue” ou de l’éradication totale du terrorisme” soulève de nombreux défis.
Bénin Intelligent: Quelle analyse faites-vous de l’impact de la gouvernance au Sahel dans la résolution des conflits à configuration terroriste ?
Erwan Florian KOUAME: Il convient de noter que la situation au Sahel est marquée par de nombreux défis. Notamment sécuritaires, économiques et politiques, parmi lesquels figurent en première ligne la lutte contre le terrorisme. La bonne gouvernance joue inéluctablement un rôle crucial dans les efforts de lutte contre le terrorisme. Une gouvernance efficace, transparente et inclusive contribue à réduire les causes profondes des tensions. Et à renforcer la résilience des communautés face à l’extrémisme. Or, les pays du Sahel pour la plupart sont caractérisés par l’instabilité politique. Il y aussi l’opacité dans la gestion de l’État, le clientélisme politique, la corruption, l’autoritarisme, le recul démocratique, etc.
Plusieurs pays de la région ont connu ou connaissent des changements politiques et des périodes d’instabilité. Les transitions politiques, les coups d’État et les contestations populaires ont été des éléments perturbateurs dans la stabilité politique de la région. Ils mettent à mal les politiques visant à lutter contre le terrorisme. Aussi, faut-il souligner l’absence des États dans certaines zones du Sahel créant de facto des terreau fertiles à l’implémentation et à l’expansion des groupes armées.
Est-ce possible d’établir un lien entre recul démocratique en tant qu’ordre de gouvernance et l’explosion du terrorisme au Sahel ?
Le recul démocratique, caractérisé par des atteintes aux principes de gouvernance démocratique, peut avoir des implications profondes sur la stabilité politique et la sécurité dans la région. En effet, certains pays du Sahel (Mali, Niger, Tchad), sont marqués par des transitions politiques tumultueuses. Et ceci avec des changements de régime souvent accompagnés de conflits internes et de contestations politiques. Des pratiques corruptives et des abus de pouvoir, présentent dans la région, affaiblissent la confiance des populations envers les institutions gouvernementales, sapant ainsi la légitimité des gouvernements.
«Les principes démocratiques, telles que la souveraineté du peuple, la séparation des pouvoirs, la protection des libertés, les élections libres et équitables, sont compromis, limitant donc la capacité des citoyens à influencer le processus politique. Cet état de faits, crée des vides de pouvoir exploitables par des groupes terroristes cherchant à établir leur propre ordre.»
Erwan Florian KOUAME
En quoi la démocratie libérale pourrait-elle être un régime de paix ? Pensez-vous qu’elle soit un rempart contre le terrorisme ?
Bien que les démocraties libérales puissent généralement être plus résilientes face au terrorisme en raison de leurs mécanismes internes et de leur respect des droits de l’homme, il existe des exemples de démocraties confrontées à des attaques terroristes. Cependant, la démocratie libérale peut apparaitre comme un régime de paix. En ce sens ou, les gouvernements démocratiques sont par nature stable et responsables devant leur population, donc moins enclins à s’engager dans des conflits.
« La question de la démocratie dans la région du Sahel est complexe et sujette à diverses interprétations »
Les démocraties libérales disposent des mécanismes internes de résolution des conflits. Comme mécanismes internes, on peut citer : les élections, les institutions indépendantes et fortes, et des garanties de droits individuels. Ces mécanismes précités contribuent à prévenir les tensions internes qui pourraient dégénérer en conflits armés. Et même ouvrir la porte à des groupes extrémistes. Cette stabilité des démocraties libérales, combinée à la présence des institutions politiques et sécuritaires, mais aussi à une gouvernance efficace, transparente et inclusive permette de considérer cette forme de gouvernement comme un moyen de freiner sensiblement la montée en puissance des groupes terroristes.
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Infirmez-vous l’assertion du géographe Saturnin Ndong selon laquelle “la démocratie” dans les pays du Sahel est “un vain mot” ?
La question de la démocratie dans la région du Sahel est complexe et sujette à diverses interprétations. En raison des défis sécuritaires, économiques et politiques auxquels la région est confrontée. Mais aussi, à la spécificité propre de chaque pays. Certains pays de la région, tels que le Mali, le Burkina Faso et le Niger, sont touchés par des groupes terroristes et des conflits armés. Ces défis sécuritaires entravent la mise en place et le fonctionnement des institutions démocratiques.
De plus, la corruption et le clientélisme galopant dans la région sont des obstacles à la consolidation de la démocratie. Lorsque les institutions gouvernementales sont perçues comme corrompues, cela entraine une perte de confiance du peuple dans le processus démocratique. Cependant, il est important de noter que la situation peut varier d’un pays à l’autre. Et certains pays de la région ont maintenu des processus démocratiques relativement stables malgré les défis précités. La Mauritanie, par exemple a organisé des élections régulières (Présidentielle 2019, Législative , régionales et municipales 2023), et maintenu un engagement envers les principes démocratiques. Il serait donc judicieux de nuancer.
Serait-il possible de promettre une sécurité absolue ou « l’éradication du terrorisme » dans un espace géographique déterminé ?
La promesse d’une « sécurité absolue » ou de « l’éradication totale du terrorisme » dans un espace géographique déterminé est généralement difficile à tenir et pose plusieurs défis. Le terrorisme est caractérisé par son caractère évolutif. Les groupes terroristes changent de tactique, s’adaptent aux nouvelles circonstances et émergent sous de nouvelles formes. Les causes profondes du terrorisme, telles que la pauvreté, la marginalisation, les tensions ethniques et les conflits régionaux, sont souvent complexes et difficiles à résoudre. L’approche de l’éradication du terrorisme nécessite donc une compréhension approfondie et la résolution de ces problèmes sous-jacents.
« La corruption et le clientélisme peuvent nuire à l’efficacité des efforts antiterroristes »
De plus, le terrorisme transcende souvent les frontières nationales, et son éradication exige donc une coopération étroite entre les nations. La coordination internationale peut être difficile en raison d’intérêts divergents, de politiques nationales et d’autres considérations. De ce fait, plutôt que de promettre une sécurité absolue ou l’éradication totale du terrorisme, il est souvent plus réaliste de viser à réduire les risques. Il en est de même pour renforcer la résilience des sociétés, à traiter les causes profondes du terrorisme. Et à favoriser la coopération internationale pour une sécurité collective.
À quoi renvoient, selon vous, les défis auxquels la démocratie est confrontée dans la gestion de l’antiterrorisme au Sahel ?
Le premier élément qui me vient à l’esprit, c’est l’instabilité politique des États de la région. L’instabilité politique, caractérisée par des changements fréquents de gouvernement et des crises politiques grave, entrave la continuité des politiques antiterroristes. Des gouvernements instables auront vraisemblablement du mal à définir et à mettre en œuvre des stratégies de lutte à long terme.
De même, la corruption et le clientélisme peuvent nuire à l’efficacité des efforts antiterroristes et éroder la confiance des populations dans les institutions. La promotion d’une gouvernance transparente et responsable est essentielle pour renforcer la légitimité des actions antiterroristes.
En outre, les politiques de lutte contre le terrorisme peuvent parfois cibler injustement certaines communautés. Créant ainsi un sentiment d’exclusion et de marginalisation. Une approche inclusive et équitable est essentielle à cet effet. Surtout pour éviter de renforcer les divisions sociales.
Toutefois, si les gouvernements sont perçus comme illégitimes ou autoritaires, ce qui est le cas pour bien de gouvernement de la région, la population peut être réticente à soutenir les efforts antiterroristes. Cela souligne l’importance d’une gouvernance démocratique et transparente pour renforcer la confiance du peuple.
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