La conférence publique organisée par les étudiants en Master I Tronc commun de l’Enstic, le samedi 25 janvier à l’Uac, s’est penchée sur le thème : « Promotion de la musique béninoise à l’international : entre ambitions et obstacles ». Sous la modération de Sêmèvo Bonaventure Agbon et Gloria Dossou, un panel réunissant quatre acteurs majeurs a abordé le sujet en profondeur, avant que quatre autres acteurs parmi le public ne viennent enrichir le débat. Parmi elles : Sena Joy, doyenne avec 55 ans de carrière musicale ; Eusèbe Dossou, manager chevronné et président d’une association de managers ouest-africains ; Cohoun Giraud Lemien alias Dah Adagboto; et le professeur Bienvenu Koudjo, directeur du Laboratoire de recherches ethnomusicologiques ”Aziza” et directeur artistique du Conservatoire des danses cérémonielles et Royales du Bénin..
Tous s’accordent à reconnaître le potentiel culturel du Bénin et l’émergence d’une poignée d’artistes béninois sur la scène internationale, mais pointent du doigt le manque d’investissements étatiques. Ils soulèvent aussi des défis liés à la structuration, la communication et la synergie entre les acteurs. Face à la défaillance de l’État, le secteur privé fournit des efforts pour maintenir une industrie musicale dynamique. Les intervenants appellent à des actions concrètes de l’État pour doter le pays des infrastructures et soutiens nécessaires au rayonnement des artistes béninois.
La conférence a été organisée sous la supervision de M. Léon Anjorin Koboude, chargé du cours ”Relations avec les médias”. «Bénin Intelligent» vous propose question par question les opinions des différents panélistes.
Axe 1 : La musique béninoise est-elle audible à l’internationale ?
Voici le commentaire d’un internaute : « la musique béninoise ne dépasse pas Lomé » Qu’en pensez-vous ?
Jean-Discipline Adjomassokou :
Depuis longtemps moi je parle de la musique, pas seulement béninois mais je parle de la musique africaine, caribéenne, antillaise, etc. Je voudrais dire par rapport à la question qu’il n’y a pas une musique béninoise. Il y a plutôt des musiques béninoises ce qui fait que le Bénin n’a pas pu adopter un style musical propre à lui. Cela ne veut pas dire que les artistes béninois n’ont pas fait d’effort pour avoir une musique typiquement béninoise. Mais le constat que nous faisons est que : quand quelqu’un sort, modernise une musique traditionnelle on l’abandonne, on le laisse seul alors qu’ailleurs ce n’est pas le cas.
Quand je prends le zouglou, quand Didier Blé l’avait sorti en 1990 tous les jeunes artistes ivoiriens s’étaient mis dans le zouglou et il a porté. Quand le coupé décalé est sorti, ça a été pareil. Si la rumba du Congo existe encore à ce jour c’est parce que tous les artistes, les anciens comme ceux qui sont là aujourd’hui se sont mis à faire la rumba. Mais ici au Bénin on a connu des styles : Stan Tohon avec le Tchink system mais combien d’artistes font le Tchink system aujourd’hui ?
Quand je vais à Lomé, j’écoute les artistes béninois sur des radios… Mais les artistes béninois n’arrivent pas à s’imposer véritablement sur des événements culturels au Togo, c’est un défaut. Parce que aujourd’hui, il ne suffit pas seulement de dire que ma musique est écoutée dans tel pays alors qu’on n’arrivez pas à vous inviter.
Tony Yambodè, administrateur culturel :
Le Bénin a une pluralité de rythmes. Le Bénin est riche et possède une diversité culturelle du nord au sud. Il faudrait réaliser une étude sur le répertoire des rythmes. Nous avons beaucoup de rythmes au Bénin, mais le problème est que nous n’avons pas su imposer un rythme. Par le passé, il y a eu le Tchink System que nous n’avons pas accompagné. Il y a aussi le Soyoyo, qui n’a pas été soutenu. Aujourd’hui, il y a l’Adjapiano, mais nous ne savons pas si cela va perdurer.
Alors, la musique béninoise est-elle vraiment audible ? Je dirais oui. Oui, parce que si nous prenons Angélique Kidjo, qui est béninoise, elle est écoutée partout dans le monde. Angélique Kidjo a chanté devant des présidents.
Récemment, l’ancien président Trump, en voyant Angélique Kidjo, est resté hébété. Donc, si nous tenons compte d’Angélique Kidjo, nous pouvons dire que la musique béninoise est également écoutée à l’extérieur. Mais ce n’est pas seulement Angélique Kidjo qui fait la fierté du Bénin. Il y a d’autres personnes et groupes qui travaillent quotidiennement, mais ils ne sont pas connus. Par exemple, le groupe Gangbé Brass Band fait le tour du monde et représente le Bénin un peu partout. Nous avons aussi les sœurs Terriba qui effectuent un travail remarquable pour imposer la musique béninoise à l’extérieur. Nous avons Jah Baba, qui est constamment entre deux avions. À partir de ces exemples, nous pouvons dire que le Bénin est présent musicalement au-delà de nos frontières.
Sam Bhlu, artiste Gospel :
Je dois répondre par l’affirmative. Beaucoup de travaux sont réalisés par la nouvelle génération, notamment dans la musique urbaine. En 2024, nous avons vu Axel Merryl enchaîner les concerts, que ce soit ici au Bénin ou en France. Il y a aussi X-Tim avec l’Adjapiano, qui a collaboré avec Serge Benaut, permettant d’exporter ce style musical. Je reviens encore sur Axel Merryl, qui, lors de son concert pendant les Vodun Days, a fait venir un DJ haïtien très connu pour faire découvrir cette musique là-bas.
De mon côté, en 2023-2024, j’ai participé au plus grand festival de musique gospel en Afrique francophone. Il se déroule chaque année en Côte d’Ivoire et réunit plus de 20 000 personnes chaque mois d’août. Ce festival accueille les grandes figures du gospel du monde francophone. En somme, il y a beaucoup d’événements et de personnes de cette génération qui se démarquent. Cependant, je voudrais souligner que les communicants manquent d’information. Quand nous faisons l’état des lieux, on a l’impression que rien ne se passe, alors que le problème réside dans l’absence d’un système capable d’enregistrer et de relayer les actualités.
Par exemple, qui relaie les sorties du Gangbé Brass Band ou de Jah Baba, à part les doyens qui leur sont proches ? Parmi la nouvelle génération, qui sait réellement ce qui se passe ? Combien de journalistes, communicants ou chroniqueurs répertorient les artistes émergents ? Le problème est que nous sommes trop focalisés sur ceux qui ont beaucoup de « likes », alors qu’il y a des talents moins visibles, mais tout aussi impressionnants. Récemment, j’ai découvert un artiste à l’Institut français qui tourne et rappe exclusivement en fongbé. C’est uniquement là-bas qu’on peut le découvrir.
Le Bénin a-t-il une industrie musicale avec l’organisation et le niveau de professionnalisme qu’il faut ?
Fidèle Dossou :
Le secteur de la musique a été pendant longtemps informel. Toutes les personnes que vous voyez aujourd’hui, qu’il s’agisse de managers, d’ingénieurs de son, de coachs ou même des artistes eux-mêmes, ont commencé dans l’informel. Il n’y avait pas d’école de formation ni en musique, ni en management, ni en administration culturelle. Rien n’existait. Quand j’ai commencé, en 2004-2005, nous avions les radios et nos aînés, c’est tout. Nous devions chercher par nous-mêmes. Internet n’était pas aussi accessible qu’aujourd’hui. Il fallait aller voir des artistes comme Tohon Stan en répétition.
En ce qui concerne la professionnalisation, une industrie musicale est en train de se mettre en place, mais il est trop tôt pour dire que nous sommes déjà professionnels. Des gens se forment et continuent de travailler pour que ce secteur porte ses fruits. La preuve, nous avons encore des aînés qui sont des références.
Le président de mon association, Eusèbe Dossou, a accompli un travail remarquable au niveau des managers. Nous avons également le grand frère Tony Yambodè, avec ses connaissances et l’accompagnement des artistes. Nous avançons doucement, mais sûrement.
Quand on parle d’industrie musicale, on parle de mécanismes qui doivent s’imbriquer pour fonctionner harmonieusement. Pour cela, chacun doit maîtriser son rôle. Pour qu’une industrie musicale fonctionne, il faut que les artistes aient des équipes professionnelles avec des staffs bien formés. Moi-même, je viens de la comptabilité, pas du management. Je me suis formé sur le tas. Il reste donc beaucoup à faire pour que le secteur devienne pleinement opérationnel.
Jean-Discipline Adjomassokou, chroniqueur de musique :
La musique est un métier. Un métier qui exige des compétences spécifiques. Si ces exigences ne sont pas respectées, la musique ne prospérera pas. Malheureusement, l’État béninois ne joue pas son rôle dans le secteur. Nous avons pourtant un document intitulé « La politique culturelle », qui est très bien élaboré et n’a rien à envier à ceux de nombreux pays africains. Mais il n’est pas appliqué.
J’ai mené une étude comparative entre la politique culturelle du Bénin et celle du Burkina Faso. Au Burkina Faso, il y a une véritable effervescence culturelle, alors qu’au Bénin, tout est quasiment à l’arrêt.
Prenons l’exemple des écoles de musique : elles n’existent pas ici. Depuis 1974, la Côte d’Ivoire dispose de l’Institut national des arts, où des artistes comme notre maman Sena Joy ont été formés. Au Bénin, il n’y a ni écoles, ni Théâtre national, ni Palais de la culture. Nous avons des infrastructures comme le Palais des sports, mais elles sont réservées au sport, ou encore le Palais des congrès, dédié aux conférences.
La musique a besoin d’investissements. L’un des panélistes a parlé des managers. Au, Bénin les managers ne sont pas formés. C’est pourquoi nos artistes ne sont pas visibles à l’extérieur. Un artiste doit être formé, ceux qui sont autour de lui (chargé de communication, chargé de relations Presse, animateurs de radios, réalisateurs de clips) doivent être formés.
J’avais proposé que la chaîne BB24 devienne une télévision musicale dédiée à la promotion de la musique béninoise, mais cela n’a pas été fait. Les camerounais en ont, les togolais, les ivoiriens en ont. Et au Bénin, quel organe fait la promotion de la musique béninoise ? Donc il reste encore beaucoup à faire.
Un autre problème majeur est que beaucoup d’artistes ne prennent pas leur métier au sérieux. En République démocratique du Congo, lorsque j’ai fait mes recherches là-bas, j’ai constaté qu’il existe 22 millions d’artistes, soit deux fois la population du Bénin. Il existe 4 à 5 millions de groupes de musique.
Savez-vous comment ils travaillent pour être toujours numéro 1 ? Ils s’entraînent rigoureusement du lundi au jeudi, de 8h à midi, puis ils reprennent à 14h. Les danseurs sont là pour créer des pas de danse, les musiciens sont là pour trouver de nouvelles sonorités, les artistes chanteurs sont là pour composer. Le vendredi ils arrêtent le travail à 13h parce que le soir, le samedi et le dimanche on doit aller jouer parce que c’est un métier, on doit l’exploiter. Ce qui fait qu’ils sont toujours numéro 1.
Aux Vodun days la fois dernière, nous avons regretté le passage de certains artistes parce qu’ils ne travaillent pas beaucoup. Si vous lâchez pendant quelque temps vous oubliez, vous n’avez plus les mêmes réflexes, les mêmes comportements sur scène alors il faut travailler tous les jours.
Nous sommes encore dans l’amateurisme, les artistes béninois sont dans l’amateurisme. Lorsqu’un artiste se lève pour aller négocier un marché, un contrat, c’est de l’amateurisme ; ce n’est pas son rôle. Lorsqu’un artiste se lève pour aller négocier un cachet, un contrat pour aller jouer, c’est de l’amateurisme. Lorsqu’un artiste populaire va jouer dans les bars, les quartiers, il est dans l’amateurisme.
Comment ça devrait se passer ?
Un artiste doit se doter d’une équipe de travail et tous les jours il s’entretient avec son équipe. Ce qu’il doit porter pour sortir doit être contrôlé. Ce n’est pas ce qu’il veut qu’il doit porter. Il doit avoir un plan de communication, un plan média. Ce sont ceux là qui font tout le travail pour lui. Lui il est créateur, on ne doit pas le voir partout. Je vois certains artistes dans les bars en train de vendre les CD à 500F, 1000F, c’est de l’amateurisme.
Tony Yambodè, confirmez-vous ce diagnostic fait par M. Jean-Discipline Adjomassokou ?
En ce qui concerne le professionnalisme dans le secteur musical, il y a tout de même des personnes qui prouvent leurs compétences. Par exemple, nous avons de grands managers au Bénin qui occupent des postes de responsabilité à l’international. Eusèbe Dossou, président des managers de l’Afrique de l’Ouest, en est une illustration. Il y a des managers professionnels, il y en a pas beaucoup donc il faut relativiser.
En ce qui concerne l’infrastructure, l’Etat a mal fait. Néanmoins il y a des acteurs privés qui essaient de jouer le rôle de l’Etat. Il y a des centres où les gens vont pour répéter. Donc dire que le chemin n’est pas tracer, je ne suis pas du même avis que M. Jean-Discipline mais il reste beaucoup à faire.
Jean-Discipline Adjomassokou:
Je tiens à répondre à ce propos. Lorsque l’État ne joue pas son rôle, il porte une responsabilité importante. Si ce sont des structures privées qui mettent en place des initiatives qui ne respectent même pas les normes, cela reflète encore une carence de l’État.
Les écoles citées, comme l’INMAAC, sont des formations universitaires. Cela signifie qu’il faut d’abord avoir le BAC pour y accéder. Pourtant, tous les artistes n’ont pas ce niveau d’éducation. Sena Joy n’a pas eu le Bac pour faire l’Institut national des arts d’Abidjan. Prenons l’exemple d’Alpha Blondy : il a arrêté ses études au CE1 et est pourtant devenu une figure internationale. L’art et la musique ne nécessitent pas nécessairement un parcours scolaire formel, mais ils demandent du talent et de la formation pratique.
Angélique Kidjo, Fally Ipupa, Alpha Blondy et autres je ne les cite plus parmi nos artistes parce qu’ils ont déjà atteints le sommet. Angélique Kidjo a déjà percé le plafond, elle n’est plus une artiste béninoise. Elle est une artiste planétaire, elle appartient à tous les pays.
Combien d’artistes béninois sont restés ici pour s’imposer à l’extérieur ? Jusqu’à présent nous n’avons pas de star de la musique béninoise. Il n’y en a pas. Dans le passé on a failli en avoir deux qui malheureusement ont échoué : Stan Tohon avec le Tchink System, et Nel Oliver mais malheureusement, ils n’ont pas pu maintenir cet élan jusqu’au bout.
Quand moi j’écoute encore les morceaux de Stan Tohon, je dis comment il a fait. Il y a avait des étrangers (camerounais, congolais…) qui jouaient pour lui. Il a atteint ce niveau, il lui restait un peu à travailler pour devenir une star dans le monde puis il était revenu au pays, il a commencé par chanter ‘’Mèbi wayi voter’’ (que tous aillent au vote). Il a chuté.
Je veux citer aussi Nel Oliver avec ses titres comme Jéjé vi nyen ou Waadjo. Il faut écouter le mélange qu’il fait. Il travaillait vraiment. Mais il a fini par baisser les bras et (…) on en est là aujourd’hui. Nous avons besoin d’avoir des artistes formés, pas forcément des gens qui vont à l’université. Quand ils vont à l’université, après ils cherchent quoi ? ils cherchent à avoir des postes, à aller dormir dans les bureaux climatisés et ça s’arrête là.
Nos sonorités traditionnelles attirent-elles un public international ?
Fidèle Dossou :
Ce ne sont pas les sonorités qu’on vend, ce sont les artistes qu’on vend. Un artiste comme Fatoumata Diawara ou Youssou N’Dour tourne sur des scènes internationales non pas à cause d’un rythme particulier, mais parce que leur musique respecte des standards bien définis.
Si vous vous envoyer un artiste au Festival du jazz, vous n’allez pas envoyer n’importe quel artiste. Si vous voulez envoyer un artiste au MASA vous n’allez pas envoyer n’importe qui. Vous déposez les dossiers et on peut choisir un artiste traditionnel comme on peut choisir un artiste de musique moderne. Je crois que souvent l’erreur qui est faite c’est que les gens veulent travailler des rythmes particuliers au lieu de travailler de la musique. Quelqu’un peut faire une chanson dans laquelle il y a trois différents rythmes qui existe. Pour moi c’est ça la différence qui existe entre un Salif Keïta et Sagbohan Danialou.
Sagbohan fait une musique hyper riche, c’est un grand mais peut-être que par rapport au couloir, aux standards internationaux on n’arrive pas à positionner cette musique sur des festivals. J’ai dit peut-être. Sinon il y a beaucoup d’artistes africains qui tournent.
Pour moi, il ne faudrait pas que les gens se focalisent sur des rythmes, il faut qu’ils créent de la musique existentielle, une musique qui peut s’exporter. Autrement, ce n’est pas parce que je viens d’un village où on fait du ”Gbon” que je dois faire 16 morceaux de ”Gbon” pour qu’on sache qu’il y a du ”Gbon”. Pour moi ce n’est pas ça qu’on va exporter. On a déjà eu de grands comme feu Amikpon qui nous ont quittés. Si à un moment donné il y a eu le passage de cette base musicale qu’il avait avec une direction artistique pour faire une musique qu’on peut exporter, je pense qu’on pourrait faire beaucoup de choses.
Selon vous, qui peut les aider à faire ce travail ?
Il y a beaucoup de gens qui voyagent. Je peux vous dire que nous ne sommes pas écoutés. Quand je parle aux jeunes ils ne m’écoutaient pas. Quand on va dans des pays et qu’on revient, on leur dit « essayez de faire ci, essayez de faire ça », les gens refusent, ils sont attachés à leur inspiration, ce qu’ils appellent ‘’Aziza’’. Pour moi, c’est une betise, excusez-moi. L’artiste, il est là pour créer. On peut prendre une musique camerounaise et mixer ça avec sa musique de l’Ouémé…
Aujourd’hui nous sommes sur un marché planétaire. Quand on va dans les rencontres, les festivals, on parle de marché. Les gens ne nous demandent pas « comme toi tu viens du Bénin est-ce que tu as envoyé une musique par exemple de l’Ouémé », non. Mais de façon culturelle, si on présentait un sénégalais, un ivoirien, un malien et un béninois, on doit sentir dans sa façon de présenter ce qu’il fait y compris dans le gospel qu’il a une identité profonde qui vient de son pays.
Je ne sais pas si vous arrivez à faire la différence. Il y a beaucoup d’artistes qui viennent nous voir et qui disent « j’ai fait mon album, vends-le moi ». Nous on n’est pas là pour ça. Un manager n’est pas un vendeur d’album, c’est un gestionnaire de carrière. Il ne peut pas commencer par chercher les concerts, il administre une carrière.
D’où la question des corps de métier dans la musique
Je reviens à cette question de la formation. Moi j’ai grandi en Côte d’Ivoire. Les artistes les plus populaires en Côte d’Ivoire n’ont pas fait l’INSAAC même si beaucoup y sont allés après. Ce que je veux dire, c’est que la création ou le travail qu’on fait ne vient pas forcément de l’école. (…)
Le métier de manager, c’est un sacerdoce. Savez-vous à partir de quel moment un enfant béninois peut dire à ses parents « je veux faire la musique » ? Savez-vous l’effet que ça fait dans une famille quand le parent convoque le « soi-disant manager » pour lui demander « est-ce que c’est toi qui veux que mon enfant se perd ? » Moi j’ai été convoqué par le père de Kinzah, qui est commissaire… Pour dire que pour le Béninois, la musique n’est pas un métier. On fait le débat sur la thématique ici mais si on prend 100% des téléphones ici et qu’on vérifie les sonneries, je suis sûr que 90% n’a pas de sonneries béninoises. Ça veut dire que nous ne consommons pas notre musique. Ça veut dire que le problème est d’abord social.
Le béninois c’est quelqu’un qui aime les victoires solitaires, on n’accompagne pas, on veut être fort seul. La musique est un instrument de diffusion, quand la crée ce n’est pas pour nous-mêmes. Ce n’est pas parce qu’on aime une musique qu’on la diffuse, on doit la sentir. Il y a beaucoup de paramètres que ce débat va couvrir. Les managers sont des pères et des mères pour des artistes. Il y a des situations, si on vous l’explique, vous allez dire ce n’est pas possible. Il y a des parents qui démissionnent dès que le jeune choisit la musique. Moi j’ai été obligé de dire à mon père : si le père d’Alpha Blondy était comme toi, il n’y aurait pas d’Alpha Blondy. Notre problème au Bénin, ce n’est pas l’Etat, c’est le social. Il faut d’abord que les béninois comprennent qu’être artiste c’est un métier, un métier qui demande du temps. Pour créer, on a besoin d’être à l’aise.
Au Bénin, on pense qu’être artiste, c’est être là que pour le divertissement. C’est quand tu perces qu’il y a toujours un tonton quelque part qui appelles ton manager et lui dis qu’ils ont un mariage, donc que tu viennes prester. Quand le manager réclame 500 milles, on t’objecte « nous on t’a vu grandir ici non ? ».
Le problème est profond. Des managers béninois paient des billets d’avion, ils vont dans des pays sur des festivals pour rencontrer des professionnels pour positionner des artistes… (…) Parfois nous on doit cotiser de l’argent pour payer les journalistes afin qu’ils écrivent sur nous. C’est-à-dire que pour faire la promotion de la musique béninoise nous on doit payer les journalistes, les animateurs radio, les diffuseurs télé pour qu’ils jouent la musique de leur pays. Mais ils jouent le coupé décalé, la rumba, …sans rien prendre. Moi j’ai grandi en Côte d’Ivoire, ce n’est pas ainsi. On joue d’abord l’ivoirien.
II- Axes et stratégies concrets pour imposer la musique béninoise à l’international
Fidèle Dossou :
La réponse que je vais donner est claire : c’est l’Etat. Dans tous les pays que vous avez cités, c’est l’Etat qui a pris les dispositions pour que les artistes aient de la matière. Le doyen a cité tout à l’heure Boncana Maïga, Manu Dibango. Il a fallu qu’un président à une période donnée ait décidé que son pays musicalement devait avancer (…) Des moyens ont été mis à disposition. La première chose c’est de mettre en place une politique culturelle avec les moyens qu’il faut. Nous nous sommes déjà une génération sacrifiée. Aujourd’hui la première chose c’est l’Etat, après la corporation doit travailler ensemble, il doit fédérer leurs côtés positifs.
Tony Yambodè :
L’Etat doit vraiment agir. Spécifiquement, il faut des plateformes au Bénin pour donner plus de visibilité aux artistes. Si je donne le cas des Vodun days, on a vu la prestation de Bobo Wê. C’est l’Etat qui a organisé cela. Du coup les gens vont commencer par inviter Bobo Wê. Donc il faut ces plateformes à l’interne pour donner de la visibilité aux artistes. Tout part de là. Si je prends le Festival national des arts du Bénin, c’est un marché et les acheteurs viennent. C’est l’occasion pour le promoteur de donner une grande visibilité aux artistes qui émergent, des artistes qui peuvent valablement représenter le Bénin à l’international.
La Chine organise annuellement ‘’Le Nouvel an chinois’’ au Bénin. Si la Chine vient ici, c’est pour donner de la visibilité à ses artistes. Le Béninois aussi peut organiser des activités du genre à l’extérieur. Ainsi, les artistes qui émergent auront de la visibilité. Par le passé nous on a initié ‘’Le Bénin culturel’’ à Paris. On a fait ce qu’on pouvait. Après le gouvernement l’a récupéré et a organisé ‘’La semaine culturelle du Bénin’’. Si on organise ces événements il y aura de la visibilité pour les artistes.
Des labels qui existent mais ces labels sont essoufflés. Il faut leur donner des moyens pour faire le travail. Je vais donner l’exemple de l’Institut français du Bénin qui a mis en place en 2024 une maison de production. (…) Si on a ces maisons en place et qu’elles ont les moyens, elles vont faire le travail. Il faut une volonté politique. (…)
Ce qu’il nous manque aussi, c’est la communication. On ne communique pas du tout. Nous sommes sur TikTok pour voir des fesses. Il faut proposer des choses pour qu’on vende. Voyez la musique de John Arcadius, comment c’est fluide. John Arcadius ne peut pas concurrencer Sagbohan mais il a plus de vente à l’international. Fidèle Dossou disait tout à l’heure que ce n’est pas le rythme qu’on vend, c’est la musicalité, la perfection. Il faut de la créativité. Les gens ont compris : Jah Baba, il lui arrive de s’isoler à Pobè pour aller créer. Donc c’est important, la création.
Une synergie entre les acteurs, est-elle possible ?
Sam Bhlu :
Il n’y a qu’une institution, le gouvernement qui puisse permettre que cette synergie soit créée. Elle doit procéder d’une volonté politique selon moi. Des sous-groupes ont déjà essayé cette synergie mais ça ne dure que quelques années. Donc ça doit venir d’une entité supérieure à ces sous-groupes qui doit voter les lois pour favoriser la synergie. (…) Cela permettra de mettre de côtés les sentiments et travailler parce qu’il y a un intérêt concret.
Il y a ensuite qu’on manque de vision globale. Il y a chacun dans son coin qui a un rêve, une vision. Mais il n’y a pas assez de visions inclusives qui embarquent le rêve de tout le monde.
Dernier tour de table
Fidèle Dossou :
La musique, c’est comme le football : chaque fois qu’un artiste béninois se retrouve à l’international c’est le drapeau béninois qui flotte. Nous devons donc en prendre conscience et encourager nos talents.
Sam Bhlu :
Il faut des journalistes qui vont continuer à mettre la musique béninoise dans leur playlists. Aux États-Unis, par exemple, les podcasts et les chroniques musicales ont un impact énorme sur la promotion des artistes. C’est une piste à explorer ici.
Tony Yambodè :
Les talents existent au Bénin, mais les artistes doivent s’entourer d’équipes professionnelles. Ils ne devraient pas négocier eux-mêmes leurs contrats. Je lance également un appel aux autorités pour qu’elles mettent en place les infrastructures nécessaires afin de permettre aux artistes de s’exprimer pleinement.
Les artistes aussi doivent travailler. On a parlé tout à l’heure du Zinli. Il ne faudrait pas que du Zinli que faisaient nos grands-parents, il faut mettre de la créativité autour. Il faut mettre des innovations pour pouvoir intéresser.
Jean-Discipline Adjomassokou :
Je dirai qu’il reste encore beaucoup à faire. Tout est encore dans les mains de l’Etat parce que c’est une question de volonté politique. La politique culturelle elle est là. Si l’Etat ne la prend pas en compte et la met en exécution, on peut sauter, rien ne bougera. Nous avons donné l’exemple de la Côte d’Ivoire. Autour du président Houphouët Boigny, il y a avait le ministre de la Culture et de l’information, Laurent K. qui donné une bonne orientation à la culture, la musique notamment.
L’art le plus populaire au monde est la musique. Elle traverse les frontières sans passeport ni droits de douane. Nous écoutons les musiques des pays inconnus ici alors qu’on ne comprend même pas les paroles. C’est après qu’on demande « ça vient de quel pays ? »
L’État doit comprendre qu’il est urgent de soutenir le secteur musical à travers des écoles, des événements réguliers et des incitations pour les entreprises qui investissent dans la culture.
S’il n’y a pas des espaces, des événements sur lesquels il faut aller fournir ses prestations, l’artiste va mourir là. On parle des Vodun days, qui vont se tenir encore dans un an. C’est déjà trop long. L’Etat peut avoir un autre événement qui va drainer les gens demain. Je prends le cas de la Salsa, c’est notre musique. Ce sont les nôtres, de Ketou, Nigeria, Cuba et au Brésil qui ont créé la salsa. Moi j’ai écouté les premiers morceaux de salsa en Yoruba avant que les espagnols ne viennent prendre cette musique et chanter en espagnol. Gnonnas Pedro l’a chanté.
Les institutions que nous avons n’organise pas des événements pour promouvoir les artistes. Je prends l’Assemblée nationale mais il y a aussi les réseaux GSM, la Sbee, la Soneb. Elles doivent organiser des événements, financer les artistes à travers de grands événements.
L’Etat doit offrir des incitations aux entreprises afin qu’elles investissent dans la culture. Sinon, quand vous allez solliciter leur soutien pour organiser des événements, le Dg va vous regarder et vous donnez 200 milles de sa propre poche. S’il le sort de sa caisse, il doit justifier et payer des impôts. Mais s’il sait qu’à la fin de l’année, en finançant les artistes, il va mentionner ça dans son rapport et que l’Etat va lui réduire les charges, il le fera sans hésiter.
On a parlé des hommes des médias. Comment l’Etat accompagne-t-il les médias ? L’Etat n’accompagne pas alors que les médias ont des charges : électricité, salaires, etc.
Nos institutions doivent organiser des concerts, les mairies organisent quoi alors qu’il y a un budget consacré à la culture ? Le manque d’événements tue les artistes.
Transcription : Sêmèvo Bonaventure AGBON
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