La Journée internationale de la sage-femme met en lumière une profession essentielle, mais encore trop peu valorisée. Annick Nonohou Agani, sage-femme, juriste et présidente du Réseau des soignants amis des patients (Rsap), livre une analyse engagée des défis auxquels sont confrontées les sages-femmes au Bénin, notamment en temps de crise. Elle dénonce des discriminations systémiques, des violences institutionnelles et un manque criant de reconnaissance. « Les sages-femmes qui réalisent des accouchements humanisés sont opprimées, abusivement affectées de leur poste et victimes d’exclusion professionnelle avec la complicité des autorités sanitaires », affirme-t-elle. L’activiste des droits humains en milieu sanitaire plaide pour une refondation du cadre juridique et professionnel du métier afin de garantir des soins maternels de qualité. Entretien.
Bénin Intelligent : À l’occasion de la Journée internationale de la sage-femme, merci de partager avec nous votre analyse sur les défis et perspectives liés à votre profession, notamment en contexte de crise. Alors, que vous inspire le thème de cette édition : « Une sage-femme indispensable face à chaque crise » ?
Annick Nonohou Agani : Le thème de cette année met en exergue le rôle essentiel que jouent les sages-femmes dans la santé des femmes, des naissants, des Ado-Jeunes, des familles et des communautés. Les Sage-femmes sauvent des vies au quotidien partout dans le monde, même en période de crise humanitaire.
Concrètement, quel rôle une sage-femme joue-t-elle en période de crise (sanitaire, humanitaire, sociale…) ?
De façon concrète, la sage- femme devrait jouer plusieurs rôles en période de crise humanitaire et qui font partie de ses obligations méconnues du grand public et aussi de la majorité des professionnels médicaux et paramédicaux. Il s’agit entre autre de ses obligations sociales, éthiques, juridiques, scientifiques, administratives, Spirituelles et de management. La plupart du temps, les populations pensent que le rôle de la sage-femme ne réside que dans ses obligations médicales.
Quelles sont, selon vous, les principales difficultés rencontrées par les sages-femmes au Bénin, notamment en temps de crise ?
Les principales difficultés rencontrées par la sages-femmes au Bénin en temps de crise sont liées aux contraintes institutionnelles génératrices de violations flagrantes des droits des femmes, des naissants et des conjoints, ce qui induit un accroissement des cas de violences gynécologiques et obstétricales invisibilisées. A cela s’ajoute l’enracinement du patriarcat médical qui favorise le mobbing des sages-femmes humanistes ou activistes. Du coup, l’environnement du travail malveillant, le défaut leur implication dans les plans de gestion de crise implication et le non-respect de leur autonomie professionnelle les empêchent d’exercer convenablement leurs missions en période de crise.
Le cadre juridique actuel protège-t-il efficacement les sages-femmes dans l’exercice de leur mission ?
Le cadre juridique actuel ne protège pas efficacement les sages-femmes dans l’exercice de leur profession. Le métier de sage-femme étant une profession médicale à compétences définies et bien règlementée par les instruments juridiques internationaux et nationaux, protection juridique des sages-femmes est laissée pour compte et leur pratique est encadrée par une règlementation vétuste dont les dispositions sont clairement en déphasage avec la science du moment et les recommandations de l’Oms pour une expérience positive de l’accouchement.
Quelles formes de violences ou de violations affectent le plus les sages-femmes et leurs patientes ?
Les formes de violences ou de violation qui affectent le plus les sages-femmes et leurs patientes sont entre autres, le non-respect de leur autonomie, les contraintes institutionnelles qui violent leurs droits et induisent des mauvais traitements, les inégalités et injustices financières, la non mise à disposition du matériel et des outils nécessaires pour l’offre des soins et services sans violence en santé maternelle et néonatale, la persistance du mobbing dans un contexte de masculinité négative de certains gynécologues obstétriciens et de féminité toxique de certaines sages-femmes non humanistes.
Les sages-femmes qui réalisent des accouchements humanisés sont opprimées, abusivement affectées de leur postes et victimes d’exclusion professionnelle avec la complicité des autorités sanitaires qui sont d’ailleurs des médecins végétant dans un corporatisme discriminatoire opprimant les sages-femmes inspirantes et pénalisant les patientes.
La persistance de ces inégalités en milieu médical crée une apathie professionnelle de la sage-femme et une kyrielle de tortures obstétricales infligées aux bénéficiaires de soins.
Comment le droit peut-il contribuer à améliorer la protection des sages-femmes et la qualité des soins maternels ?
Le droit peut contribuer à améliorer la protection des sages-femmes et la qualité des soins maternels si et seulement si la loi de l’omerta est défiée et que la liberté d’expression devient effective en milieu médical. Ainsi les violations des droits humains en général et les atteintes à la dignité humaine et à l’intégrité physique et morale en particulier pourront être dénoncées pour que les auteurs soient réprimés.
Que recommandez-vous pour faire évoluer le statut professionnel des sages-femmes au Bénin ?
Mes recommandations pour faire évoluer le statut professionnel des sages-femmes au Bénin se résument à la mise en œuvre effective de mes différents points de plaidoyers. Nous plaidons pour une reconnaissance holistique de la sage-femme en tant que profession médicale et autonome à part entière et leur repositionnement au cœur du système de santé conformément à la vision 2030 de leur pratique, une prise de loi spécifique sur la profession de sage-femme, une éradication du patriarcat médical, une lutte avérée contre le mobbing, un renforcement de leur autonomie professionnelle, un développement de leur autonomisation, une revalorisation du statut professionnel et salarial, une implication des sages-femmes dans la gouvernance et dans la formation, une formation de qualité fondée sur les droits humains, un environnement de travail bienveillant, un équipement nécessaire pour des accouchements sans violence, une démédicalisation de la naissance, une riposte contre les violences gynécologiques et obstétricales, une réduction des gaps de pouvoir et de décision entre les sages-femmes et les médecins à travers des programmes d’équité et de discrimination positive en matière d’accès aux postes de décision dans le système de santé et d’enseignement.
Quels dispositifs pourraient renforcer la résilience du système de santé maternelle face aux crises futures ?
Les types de dispositifs qui pourraient renforcer la résilience du système de santé maternelle face aux crises futures sont ceux qui repositionnent la sage-femme en tant qu’intervenante en première ligne dans la gestion des différentes crises.
Quel message souhaitez-vous adresser aux autorités sanitaires en cette journée internationale ?
Le message que je souhaite adresser aux autorités sanitaires en cette journée internationale de la sage-femme est la reconnaissance de notre profession à sa juste valeur. Le thème international de la Journée internationale des sages-femmes retenu cette année par l’ICM, cité plus haut, met en évidence le rôle fondamental des sages-femmes dans la gestion des plans de crises humanitaires. Les sages-femmes doivent bénéficier d’une protection juridique avérée et d’un traitement institutionnel bienveillant pouvant leur faciliter l’atteinte des objectifs de sa vision 2030.
En tant que sage-femme juriste, quel projet portez-vous pour valoriser et défendre votre profession ?
En tant que sage-femme Juriste chercheur et activiste des droits humains en milieu sanitaire, le projet que je porte pour valoriser et défendre ma profession de sage-femme est de m’investir par tous moyens légaux pour induire l’autonomisation mentale et l’empowerment juridique des sages-femmes béninoises afin de les libérer du joug du patriarcat médical et du mobbing qui les empêchent d’exercer convenablement leurs différentes obligations conformément à la philosophie de la pratique sage-femme et au droit international de la santé.
Pour clore cet entretien, pouvez-vous expliquer en quelques mots, ce qu’est une sage-femme, qui peut devenir sage-femme et si le métier est aussi ouvert aux hommes ?
La sage-femme est un professionnel de santé médical dont les compétences sont définies par l’ICM en fonction de l’évolution scientifique et juridique. Elle est un partenaire privilégié des familles et communautés et l’intervenante de première ligne en matière de santé maternelle et néonatale. Elle est défenseuse des droits des femmes et des sages-femmes.
Toute personne ayant la vocation et remplissant les conditions d’admission à l’école des sages-femmes peut devenir sage-femme indépendamment de leur sexe.
Le métier est aussi ouvert aux hommes qui à la fin de leur formation peuvent exercer en tant que sage-femme ou maïeuticien en fonction de la dénomination professionnelle utilisée dans leur pays d’exercice.
