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Codjo Orisha au sujet des 60 ans de l’Union africaine : « Ce qui est intéressant, l’Ua est consciente de ses défauts »

Par Sêmèvo Bonaventure AGBON
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L’Union africaine (Ua), ex Organisation de l’unité africaine (Oua) est désormais vielle de 60 ans. Le bilan est mitigé, reconnaît sans détours Codjo Orisha, chargé de la prospective au cabinet de géopolitique Interglobe. Les raisons qu’il identifie, ce sont « l’attachement au souverainisme » des pays membres qui ne s’acquittent pas de leurs cotisations, « une organisation calquée sur le modèle européen », le financement extérieur, le faible poids sur la scène internationale, et les « injonctions et influences maladives de partenaires extérieurs et intérieurs qui instrumentalisent » différentes crises sur le continent.

Propos recueillis par Béni AGBAYAHOUN et Sylvania TCHANOU

Bénin Intelligent : L’Union africaine (Ua) fête 60 ans dans un contexte assez difficile, marqué notamment par la guerre au Soudan. Est-ce le signe palpable de l’échec de l’organisation ?

Codjo Orisha : Je ne dirai pas que nous sommes face à un échec, mais ce n’est non plus une réussite. En basculant de l’Oua vers l’Ua [ Union africaine ndlr ], l’objectif était de parvenir à une plus forte intégration économique et politique, sauf que très tôt, entre le modèle fédéraliste prôné par les uns et l’attachement au souverainisme des autres, le compromis a été une organisation calquée sur le modèle européen, mais avec moins d’efficacité. Nous avons donc importé un modèle, bien évidemment avec ses défauts, puis nous y avons ajouté les nôtres.

De ce fait, la crise soudanaise a trouvé réponse auprès de l’Ua. Cette dernière, conformément à ses articles 4 (paragraphe p) et 30, a procédé à la suspension du Soudan depuis le 27 octobre 2021. Mais elle s’active également à mettre en place un cadre propice au dialogue entre les différentes parties, sa médiation dans la crise du Tigré en Éthiopie a bien permis d’avoir un cessez-le-feu. Nous sommes donc face à une Union qui fait avec les moyens dont elle dispose et qui dépend énormément de contributeurs extérieurs.

Figurez-vous, jusqu’en 2017, 73% du budget de l’Union est fourni par ses partenaires occidentaux et 40% des États africains membres de l’Ua n’apportent pas leur contribution annuelle… Ce qui est intéressant, l’Ua est consciente de ses défauts, mais elle est soumise aussi bien à des influences extérieures très fortes qu’à une sorte de paresse ou d’ego de ses membres à briser les murs qui empêchent une réelle intégration politique puis économique. C’est une organisation qui se construit et il faudra plus de volonté politique pour aboutir à une véritable Union.

La prolifération des foyers de tensions n’est-elle pas un signe de l’incapacité de l’Ua à assurer le maintien de la paix ?

Le maintien de la paix n’est pas le véritable souci de l’Union africaine. Quelquefois, des forces d’intervention de l’Ua ont été déployées dans des environnements conflictuels comme la Somalie ou encore le Soudan, etc. Le véritable problème aujourd’hui se situe au niveau de l’autonomie de cette organisation. Comment fait ou fera-t-elle pour s’opposer à des tentatives de déstabilisation et d’influence géopolitiques de puissances extérieures ? Aucune puissance extérieure n’a d’intérêt à voir la naissance d’une Union africaine politiquement intégrée… sauf si elle est une caisse de résonance d’autres regroupements à caractère mondialiste.

L’intégration africaine, où en sommes-nous ? Finira-t-on par aboutir à la monnaie unique dont l’avènement est toujours repoussé ?

Aujourd’hui, on peut dire que l’Union suit son petit chemin, mais que ce ne sera pas facile d’aboutir à l’intégration africaine telle que je conçois que vous la pensez. C’est pourquoi je ne dirai pas qu’elle a échoué dans les différents attributs qu’elle s’est assignés. Depuis 2016, les États de l’Ua se sont entendus sur une taxe de 0,2 % sur les importations commerciales effectuées par les pays membres pour financer l’organisation.

La monnaie unique appelée Afro va attendre, il reste beaucoup à faire… La Banque centrale africaine, le Fonds monétaire africain ne sont pas encore mis en place… Je peux me tromper, mais sans une volonté politique ferme, l’intégration va davantage prendre du temps.

Au sommet de Lusaka en juin 2022, le budget de l’Union a été évalué à 654 millions de dollars. Chose intéressante, il est prévu que 67% seront financés par les États membres… Vous savez, quand on veut être indépendant, on ne tend pas la main. Et quand le continent fera preuve d’initiative vers cette voie, les écueils seront nombreux. Le 20 octobre 2011, il s’est passé quelque chose en Libye et qui n’avait rien à voir avec une intervention humanitaire… Ce qui s’y est passé n’est pas de la méchanceté. C’est de la géopolitique et les États raisonnent en termes de puissance et non de sentiments. Alors, l’intégration africaine, où en sommes-nous ? Je vous dirai que ça suit son petit chemin et que la toute première initiative d’une telle communauté date de 1957 avec Barthélemy Boganda de la Centrafrique.

La monnaie unique appelée Afro va attendre, il reste beaucoup à faire… La Banque centrale africaine, le Fonds monétaire africain ne sont pas encore mis en place… Je peux me tromper, mais sans une volonté politique ferme, l’intégration va davantage prendre du temps. Des initiatives telles que la Zone de libre-échange continentale africaine (Zlecaf) sont propices pour une intégration économique, mais voyez-vous, cela est conditionné par le politique.

Le financement de l’Union africaine, essentiellement opéré par l’extérieur, n’est-ce pas là un moyen de musellement de l’institution ?

Oui, dans une certaine mesure, mais pas que ! Vous savez, le bâtiment qui abrite le siège de l’Ua à Addis-Abeba et inauguré en 2012 a été financé par la Chine, comme d’ailleurs le sera plus tard celui de la Cedeao à Abuja. On ne peut refuser un don ou une aide, mais ces endroits sont des lieux de pouvoir. C’est ainsi qu’on a appris en 2018 que des portes dérobées étaient présentes sur les serveurs gracieusement offerts par la Chine. Je ne dirai pas que Pékin espionnait l’Ua ; mais ça en avait bien l’air.

En 2011, des puissances étrangères sont intervenues militairement en Libye sans prendre son avis. L’Ua a-t-elle un poids sur la scène internationale ? Sinon que faire ?

Je suis désolé, l’Ua n’a pas de poids sur la scène internationale, pour avoir un poids, il faut peser économiquement. Oui, il est vrai qu’en termes de Pib (Ppa) cumulé, l’Ua est la 8e puissance mondiale, mais ce Pib fait à peine celui de la France. Au plan démographique, l’Afrique est un continent sous-peuplé, mais reste l’une des plus dynamiques du monde, ce qui est loin d’être un désavantage, bien au contraire !

En effet, collectivement l’Afrique a un atout sur les trois qui constituent les fondamentaux classiques de la puissance : l’immensité du territoire, les deux autres sont : la démographie et l’ambition. À partir de ces atouts, chaque État peut actionner les 4 leviers de la puissance : l’économie, la technologie, la culture, le militaire.

Pour résoudre une partie du faible poids de l’Afrique dans le monde, il faudra que le continent arrête de se voir sous le prisme de l’occident, je suis désolé, mais nous n’avons pas les mêmes valeurs, par ailleurs, ce qui constitue leur priorité est très souvent loin d’être la nôtre. En outre, il faudra investir massivement dans l’éducation, la recherche et développement et dans les infrastructures socio-économiques… Et bien sûr l’armement (rire) c’est un vœu pieux !

Quel regard portez-vous sur le bilan des actions et réalisations de cette institution notamment en ce qui concerne le terrorisme au Sahel et en Afrique ?

Le regard est surtout mitigé, mais comme je l’ai dit un peu plus haut ce n’est pas le service après-vente des aventurismes géopolitiques qu’il faut gérer, mais plutôt les mécanismes qui les conduisent. Aussi, les problèmes structurels qui varient d’un pays à un autre doivent être pris en compte dans leur spécificité afin de détruire au maximum les terreaux sur lesquels se fertilisent les insurrections armées.

Quels sont les défis qui l’attendent aujourd’hui, au regard de la prolifération des zones de tensions et des attaques terroristes ?

L’argent est le nerf de la guerre… Et c’est bien pour cette raison que les soldats de l’Ua déployés dans certains pays n’ont jamais su jouer leur rôle. Par ailleurs, il est essentiel d’arrêter les injonctions et influences maladives de partenaires extérieurs et intérieurs qui instrumentalisent ces différentes crises. Aujourd’hui, l’approche sécuritaire à trouver au conflit peut être africaine, rapide, stricte. Une campagne de pacification suivie d’une construction (sociale, économique et politique) des milieux insurrectiogènes.

Codjo Orisha : spécialiste des questions de Relations internationales/ Défense et stratégie, Chargé de la prospective pour le cabinet de Géopolitique Interglobe.

 

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