Plus de 170 ans et 60 ans après la fin officielle respectivement de l’esclavage et la colonisation, l’Eglise Catholique exprime des remords pour sa complicité dans ces crimes contre l’humanité. Cette décision suscite des réactions variées en Afrique, notamment au Bénin, où les discussions gravitent autour de la pertinence de cette reconnaissance tardive, la persistance de ces crimes et surtout la question des réparations.
Le souverain pontife, le pape François a formulé le 1er octobre au Vatican une “demande de pardon” pour sept nouveaux péchés inédits dans la tradition de l’Eglise Catholique. Parmi eux, le ‘’péché contre les peuples indigènes et les migrants’’.
« Nous n’avons pas reconnu le droit à la dignité de chaque personne humaine, en la discriminant et en l’exploitant – Je pense en particulier aux peuples indigènes – et pour les moments où nous avons été complices de systèmes qui ont favorisé l’esclavage et le colonialisme », écrit le pontife dans une lettre lue par le Cardinal Michael Czerny.
Interrogés individuellement par Bénin Intelligent, plusieurs intellectuels béninois réagissent à cette annonce. « L’Église Catholique a louvoyé, elle a fait preuve d’atermoiement. Et cela est inadmissible ». L’historien Dieudonné Gnammankou apprécie certes une « décision courageuse » du Vatican mais déplore le temps écoulé pour parvenir à cette reconnaissance.
Le Père Hermann Juste Nadohou-Awanou, Maître-Assistant des universités du CAMES en philosophie et enseignant d’anthropologie des religions à l’Université de Parakou, explique que l’Eglise Catholique vise trois objectifs en demandant pardon.
Il s’agit « d’abord (de) la guérison des cœurs et des mémoires, ensuite le pardon, et enfin que son exemple serve d’école à l’humanité colonialiste et esclavagiste. (…) La guérison de la mémoire est nécessaire parce que la mémoire de la souffrance répète la souffrance. Cette guérison passe par le pardon ».
Cependant, cette requête de pardon de l’Église Catholique ne met pas fin aux débats ! L’Eglise Catholique romaine est-elle simplement complice de l’esclavagisation, notamment des Noirs, ou en est-elle l’instigatrice ? Elle a « été à l’origine de ces crimes », corrige l’historien Dieudonné Gnammankou.
« Parce que c’est un pape au Vatican qui a donné le feu vert idéologique et politique à la mise en déportation et en esclavage des africains ». Allusion faite au pape « Nicolas V, qui en 1454 a promulgué la bulle papale (ayant) autorisé le roi du Portugal et tous les rois qui vont lui succéder, y compris ceux d’Espagne plus tard, à aller attaquer les africains, à les agresser, à les convertir au christianisme par la force, et surtout, à les réduire en esclavage perpétuel ».
Il fait référence au pape « Nicolas V, qui en 1454 a promulgué la bulle papale autorisant le roi du Portugal et tous les rois successeurs, y compris ceux d’Espagne plus tard, à attaquer les africains, les agresser, les convertir de force au christianisme, et surtout, à les réduire en esclavage perpétuel ».
Le Père Hermann Juste Nadohou-Awanou connaît bien cette accusation. « C’est méconnaître l’histoire de l’Eglise et de l’Humanité dans ses hauteurs et ses bassesses que s’accrocher à ces propos », réfute-t-il. Tous deux s’accordent cependant sur le fait qu’en dehors de Nicolas V, il y a eu des papes et des dignitaires dans l’Eglise, qui étaient opposés à l’esclavage, même s’« ils restaient impuissants tant ce phénomène était nécessaire à la vie économique de leur époque » (Père Hermann) ou que « leurs voix n’étaient pas suffisamment puissantes pour y mettre fin » (professeur Gnammankou).
Autrement dit, « Les papes qui ont réagi contre ce fléau de l’esclavage sont plus nombreux que ceux qui l’ont cautionné », assure le Père Nadohou-Awanou.
Des millions de victimes
L’esclavage a perduré environ 500 ans. L’Onu reconnaît qu’il a entraîné la déportation et l’exploitation économique de 15 à 20 millions d’africains.
Hommes, femmes et enfants étaient entassés dans des bateaux comme des sardines. Ceux qui mourraient ou étaient rebelles sont jetés à la mer.
« L’espérance de vie d’un africain réduit en esclavage dans les colonies américaines était de 4 ans – 8 ans. Et donc l’Amérique est un cimetière de millions d’africains qui ont été tués au travail dans les plantations, dans les mines, etc. », rappelle Dieudonné Gnammankou.
La colonisation, qui a pris diverses formes, a suivi l’esclavage et dura près de 200 ans. Alors que l’Occident prétextait faire œuvre civilisatrice, le poète martiniquais Aimé Césaire livre une peinture autre et une satire mémorable du système. « Colonisation = chosification », dénonce-t-il dans ‘’Discours sur le colonialisme’’.
En termes de dégâts, en effet, ce sont des « sociétés vidées d’elles-mêmes, des cultures piétinées, d’institutions minées, de terres confisquées, de religions assassinées, de magnificences artistiques anéanties, d’extraordinaires possibilités supprimées. » Aux millions de victimes, la colonisation « a inculqué savamment la peur, le complexe d’infériorité, le tremblement, l’agenouillement, le désespoir, le larbinisme ».
Plusieurs voix attribuent à ces deux crimes, le racisme, l’extraversion culturelle et religieuse, la diabolisation des religions, us et coutumes du terroir. Sur le banc des accusés, figurent les ethnologues et autres aventuriers européens mais surtout les missionnaires catholiques. Ils étaient chargés de remplacer la religion autochtone par la leur. Ils vont s’y atteler par la diabolisation systématique des valeurs endogènes.
Le spécialiste des religions et professeur titulaire, Dodji Amouzouvi note aujourd’hui « une évolution positive notoire dans la relation des religions révélées avec les religions d’Afrique ». Mais l’Eglise Catholique brille toujours par « une colonisation mentale » des africains, lui reproche l’historien Dieudonné Gnammankou. L’instrument en est « l’iconographie » en vigueur dans les paroisses africaines « où tous les personnages bibliques sont blancs ». Soit un « facteur important de colonisation, une colonisation mentale » qu’ « il est temps que l’Église y mette fin ».
La conséquence de ces deux passés douloureux que l’on épingle le plus souvent, hormis l’état de délabrement identitaire des Africains, c’est le sous-développement global du continent. Et c’est justement à cet aspect que s’accroche le professeur Raymond Coovi Assogba dans son analyse. Ce sociologue du développement, inventeur de la ‘’Boologie’’, qui fait office d’unité d’enseignement à l’Université d’Abomey-Calavi ; trouve peu utile la demande de pardon de l’Eglise Catholique.
« Il faut plutôt voir la responsabilité de l’Eglise Catholique non plus au niveau de la traite des esclaves ou de la colonisation mais sa place dans l’enfoncement des sociétés africaines dans ce que j’appelle ‘’le développement du sous-développement’’ », élargit-il. Et d’ajouter : « la problématique de la vie en Afrique aujourd’hui n’est plus celle de la focalisation sur une histoire douloureuse mais plutôt celle d’un changement de paradigme, de vision. Les sociétés africaines sont face à la prise en charge de leurs conditions de vie dans le sens de réarticuler la dynamique des populations avec la créativité culturelle pour féconder les échanges internationaux, créer une plus-value dans les activités économiques et surtout, se gérer à partir des institutions issues de l’histoire de leur peuplement. »
Coovi Raymond Assogba, sociologue
Conversion forcée et profit
En plus de l’avoir encouragé, l’Eglise Catholique « a accompagné les progrès de la colonisation » relève un autre historien et chrétien catholique, Jérôme Alladayè dans son ouvrage ‘’Le Catholicisme au pays du Vodun » (Les Editions du Flamboyant, 2003). Son homologue Dieudonné Gnammankou ajoute la conversion forcée des africains au moyen « même de la Bible et d’enseignements bibliques » et « à travers les guerres qui leur ont été menées par les européens et aussi leur réduction en esclavage ».
‘’Le code noir’’ (mars 1685), édit du roi français Louis disposait, que « Tous les esclaves qui seront dans nos îles seront baptisés et instruits dans la religion Catholique, apostolique et romaine ». Il interdisait en outre « tout exercice public d’autre religion que la Catholique, apostolique et romaine ».
L’historien Dieudonné Gnammankou a un autre argument qui montre que l’Eglise romaine n’est pas que complice. « L’Eglise Catholique a tiré profit de la traite négrière et de l’esclavagisation des africains », insiste le spécialiste de la diaspora africaine.
« Les historiens savent que le fruit, les recettes, l’argent qui était gagné suite à la vente des africains en esclavage en Amérique, une part était reversée à l’Eglise Catholique. Donc financièrement, l’Église Catholique s’est enrichie pendant des centaines d’années sur le dos de ce crime qui a été commis contre les africains ».
D’où la question des réparations. Un droit que les afrodescendants posent à l’Onu depuis quelques années à l’encontre des États esclavagistes. Comment l’Eglise Catholique pourrait-elle alors corriger, de son côté, ses torts historiques ?
Sans détours, Dieudonné Gnammankou appelle à des réparations économiques. Il invite l’Eglise Catholique à emboiter les pas de l’Eglise anglicane. Celle-ci a reconnu aussi sa responsabilité dans les mêmes crimes et a mis sur pied un fonds de réparation de 100 millions de Livres Sterling -mais jugé insignifiant.
Voix discordantes
Le Père Hermann Nadohou-Awanou ne prône pas, lui, une réparation financière. Là-dessus, la démarche de l’Eglise anglicane ne le satisfait pas. « Ne fait-elle pas, là, fausse route, pour que l’Eglise catholique puisse la suivre ? » s’interroge le curé en service à Ouidah.
« Si l’on exige des réparations économiques, dit-il, ce ne sera que forfaitaire, parce qu’aucun instrument de réparation n’a été encore inventé par les hommes pour exiger et situer des réparations justes ». D’ailleurs, argumente-t-il, « avant même que cette réparation ne soit exigée, il faudra situer toutes les responsabilités sans en omettre une ». Il pointe ainsi « les Etats esclavagistes et colonialistes (qui) sont les premiers responsables » puis « les rois africains et leurs collaborateurs ». « Tous ceux-là doivent payer et réparer, quand les responsabilités seront situées, avant que l’Eglise, si elle ne devrait payer, ne paie que pour son silence ou son inaction ».
Pour ne pas perdre du temps face aux crimes de l’esclavage et la colonisation, le chemin le plus rapide pour avancer, estime-t-il, est celui du « pardon du Christ ». Lequel signifie « renoncer à riposter ». Car « Dans le pardon, tel que Jésus le conçoit, l’offensé renonce à exercer ce droit de réparation ; il libère l’offenseur du repentir préalable ».
Soit tout le contraire de la position de l’historien Dieudonné Gnammankou. Selon lui, « L’Église doit faire ce pas parce que tout crime commis mérite réparation. Dans toutes les sociétés humaines, ceux qui ont commis des forfaits et des crimes et qui ont été reconnus coupables, doivent réparation à leurs victimes ».
De son côté, le sociologue Raymond Assogba prend lui aussi ses distances quant aux réparations (économiques). Il faut, prévient-il, éviter de mordre au piège de « l’intéressement pécuniaire, la prison de l’argent » tendue par l’Occident. Il faut plutôt se concentrer, conseille-t-il, sur le défi d’« équilibrer la souveraineté internationale avec la souveraineté nationale afin d’empêcher la domination des africains par les multinationales économiques, financières et religieuses comme l’Eglise Catholique ».
Faut-il le souligner, la demande de pardon de l’Église Catholique sous le pape François n’est pas la première relativement au rôle de l’Eglise dans l’esclavage et la colonisation. Il y a eu celle du pape Saint Jean Paul II en 1992, lors de son voyage en République dominicaine, rappelle le Père Hermann Nadohou-Awanou.
Le Bénin accorde désormais la nationalité par reconnaissance aux afrodescendants afin qu’ils contribuent à bâtir « notre renaissance commune. »
